Cinéma : l’IA dans les studios divise les réalisateurs et inquiète les jeunes

Google investit 75 millions de dollars dans A24 pour développer des outils d’IA cinématographique, mais les réalisateurs se divisent. Kane Parsons, dont le film Backrooms a triomphé, rejette catégoriquement cette technologie, tandis que 50% des moins de 30 ans craignent son impact sociétal. Entre promesses d’émancipation créative et menaces sur l’emploi, A24 tente une voie éthique face à Netflix et Lionsgate.

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Cinéma : l’IA dans les studios divise les réalisateurs et inquiète les jeunes © Social Mag

Google vient d’investir 75 millions de dollars dans A24, studio indépendant culte aux États-Unis, pour développer des outils d’intelligence artificielle destinés à la production cinématographique. Pourtant, au moment même où ce partenariat avec DeepMind se concrétise, une partie de la profession crie au scandale. Kane Parsons, jeune réalisateur de 22 ans dont le film Backrooms produit par A24 a triomphé au box-office, n’y va pas par quatre chemins : « Si je pouvais faire disparaître l’IA générative d’un claquement de doigts, je le ferais probablement », confie-t-il au journal australien The Australian. Un paradoxe troublant qui révèle les tensions profondes traversant Hollywood face à l’automatisation créative.

La crainte des réalisateurs : l’IA menace-t-elle la création cinématographique ?

L’annonce du partenariat entre Google DeepMind et A24 intervient dans un climat de défiance croissante. Les cinéastes redoutent que l’intelligence artificielle ne remplace progressivement des métiers essentiels à la chaîne de production, du storyboarder au monteur, en passant par les assistants réalisateurs. Cette inquiétude dépasse le simple corporatisme : elle touche à l’essence même de la création artistique, à ce processus imprévisible où naissent les œuvres marquantes.

Martin Scorsese lui-même, figure tutélaire du cinéma américain, a rejoint en juin dernier Black Forest Labs comme conseiller. Il utilise désormais le modèle FLUX pour storyboarder des scènes de son prochain film avec Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence. Mais contrairement à Parsons, le réalisateur de Taxi Driver y voit un outil au service de sa vision, non un substitut. Cette divergence générationnelle illustre un fossé qui se creuse entre ceux qui perçoivent l’IA comme un pinceau supplémentaire et ceux qui y voient une menace existentielle.

Kane Parsons et la génération anti-IA : « Je ferais disparaître l’IA générative »

Le cas Kane Parsons incarne cette contradiction à lui seul. Son film Backrooms, adaptation d’un creepypasta viral sur Internet, a attiré 85% de spectateurs de moins de 35 ans lors de son week-end d’ouverture. Un succès qui doit beaucoup à la sensibilité digitale du réalisateur, natif des plateformes en ligne. Pourtant, Parsons rejette catégoriquement l’IA générative : « Créativement, je ne tire aucun plaisir de l’utilisation de ces outils. Cela va complètement à l’encontre de mon approche », explique-t-il.

Son studio, A24, vient justement de s’associer à Google pour explorer ces technologies. L’ironie n’échappe à personne. D’autant que The Brutalist, autre production A24, a récemment suscité la polémique pour avoir utilisé l’IA dans le traitement des voix-off, sans transparence initiale auprès du public. Les réalisateurs se sentent pris en étau entre les impératifs économiques de leurs producteurs et leurs convictions esthétiques.

50% des moins de 30 ans craignent que l’IA nuise à la société : un signal d’alerte

Les inquiétudes de Parsons reflètent un malaise générationnel plus vaste. Selon une étude du Pew Research Center citée par Hollywood Reporter, environ 50% des adultes de moins de 30 ans estiment que l’intelligence artificielle nuira à la société. Un chiffre vertigineux qui tranche avec l’enthousiasme des investisseurs et des géants technologiques. Cette génération, pourtant née avec Internet, se montre paradoxalement la plus méfiante face aux promesses de l’automatisation.

Dans le secteur cinématographique, cette défiance prend des formes concrètes. Les syndicats d’acteurs et de scénaristes ont obtenu en 2023, après une grève historique, des garanties encadrant l’usage de l’IA. Mais les storyboarders, illustrateurs et assistants restent vulnérables. Leur travail, répétitif et codifié, constitue une cible privilégiée pour l’automatisation. Or ces postes représentent souvent le premier échelon d’une carrière dans l’industrie.

A24 : une position éthique différente des autres studios ?

Face à ces tensions, A24 tente de tracer une voie médiane. Scott Belsky, ancien responsable d’Adobe et co-fondateur de Behance, dirige depuis début 2025 la division technologique A24 Labs, forte d’une vingtaine de membres. Son discours tranche avec celui des autres studios : « Nous pensons qu’il existe de meilleures utilisations qui préservent le contrôle créatif et soutiennent la prise de risque. Ces workflows ne ressembleront en rien à la génération par prompts que les gens trouvent inconfortable », affirme-t-il dans une interview accordée à Yahoo Finance.

Belsky insiste sur la différence entre automatiser et assister. L’objectif affiché du partenariat avec DeepMind consiste à développer des outils de storyboarding assisté par IA, où le réalisateur conserve la main sur chaque décision. Google n’aura d’ailleurs aucun accès à la bibliothèque de films d’A24, garantie rare dans ce type d’accord. Cette clause protège le patrimoine créatif du studio, valorisé à 3,5 milliards de dollars après le tour de financement mené par Thrive Capital en 2024.

« Préserver le contrôle créatif » : le positionnement RSE du partenariat Google-A24

Demis Hassabis, PDG de Google DeepMind, abonde dans ce sens : « Nous croyons que la meilleure façon de développer des outils qui responsabilisent les artistes consiste à travailler directement avec eux. En collaborant dès le départ avec des cinéastes et des leaders de l’industrie comme A24, nous pouvons construire de nouvelles fonctionnalités IA pour soutenir les artistes dans une narration authentique et significative », déclare-t-il. Un positionnement qui relève autant de la stratégie marketing que de la responsabilité sociale.

A24 jouit d’une notoriété exceptionnelle pour un studio indépendant : plus de 50% des cinéphiles le considèrent comme un label favori. Cette réputation repose sur des choix artistiques audacieux, loin des blockbusters formatés. En s’associant à Google tout en affichant des garde-fous éthiques, le studio tente de réconcilier innovation technologique et intégrité créative. Un exercice d’équilibriste qui sera scruté de près par l’ensemble de l’industrie, comme le soulignent les observateurs des médias alternatifs qui suivent ces transformations.

Comparaison : Netflix (INKubator), Lionsgate et Disney face aux enjeux éthiques

D’autres studios ont emprunté des chemins radicalement différents. Netflix a créé INKubator, un studio d’animation interne entièrement basé sur l’IA, staffé de producteurs et d’ingénieurs. La plateforme a également acquis en mars 2025 InterPositive, la startup IA de Ben Affleck, pour obtenir des outils de post-production exclusifs. Une stratégie d’intégration verticale qui vise à réduire drastiquement les coûts de production.

Lionsgate a étendu son partenariat avec Runway AI pour développer de nouvelles propriétés intellectuelles et produire des spectacles générés par IA. À l’inverse, Disney a rompu son accord avec OpenAI en 2025, après l’arrêt de l’outil vidéo Sora en mars. Ces trajectoires divergentes révèlent l’absence de consensus sur la place de l’IA dans la création. Certains y voient une révolution comparable à l’arrivée du son ou de la couleur, d’autres un cheval de Troie menaçant l’emploi créatif.

L’emploi créatif à l’ère de l’IA : quel avenir pour les storyboarders et les assistants ?

Le premier projet développé dans le cadre du partenariat Google-A24 concerne justement la génération de storyboards par IA. Or ce métier constitue traditionnellement une porte d’entrée dans l’industrie. Des réalisateurs comme Ridley Scott ou Joe Johnston ont commencé comme storyboarders. Automatiser cette tâche revient potentiellement à supprimer un sas de formation essentiel.

Les défenseurs de l’IA rétorquent que la technologie libérera du temps pour des tâches à plus forte valeur ajoutée. Eli Collins, vice-président produit chez DeepMind, résume cette vision : « Nous pensons que les percées surviennent lorsque vous mettez la technologie entre les mains des meilleurs esprits du domaine. » Mais cette rhétorique optimiste peine à convaincre ceux qui voient leurs compétences devenir obsolètes.

Innovation vs préservation d’emploi : le dilemme des studios indépendants

A24 se trouve au cœur de cette contradiction. Le studio prépare son plus gros budget à ce jour : 175 millions de dollars pour une adaptation du jeu vidéo Elden Ring, réalisée par Alex Garland. Un projet d’une ampleur inédite qui nécessitera des outils de pré-visualisation sophistiqués. L’IA pourrait permettre d’explorer davantage d’options créatives en amont, tout en réduisant les équipes techniques.

OpenAI soutient quant à lui Critterz, un long-métrage d’animation produit en neuf mois seulement, avec un budget inférieur à 30 millions de dollars. Des chiffres qui font rêver les producteurs et frémir les syndicats. Si cette efficacité se généralise, quelle place restera-t-il pour les petites mains qui font vivre l’industrie ? Cette question, centrale dans les débats sur la RSE des entreprises technologiques, trouve un écho particulier dans les événements culturels comme Cannes, où l’humain reste au centre de la célébration artistique.

Le partenariat entre Google et A24, pluriannuel et non exclusif, servira de laboratoire grandeur nature. Son succès ou son échec influencera durablement la manière dont Hollywood intègre l’intelligence artificielle. Entre les promesses d’émancipation créative et les craintes d’une standardisation déshumanisée, l’industrie cinématographique traverse une période charnière. Les choix effectués aujourd’hui détermineront si l’IA deviendra un outil au service des artistes ou un concurrent remplaçant progressivement leur travail. Une question qui dépasse largement les frontières d’Hollywood pour interroger notre rapport collectif à l’automatisation du travail créatif.

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