Pendant cinq siècles, les historiens ont estimé les ravages de la variole en Amérique. Aujourd’hui, l’analyse génétique de deux momies chiliennes apporte la première preuve moléculaire que cette épidémie était bien une conséquence directe de la colonisation européenne. Au-delà du fait scientifique, cette découverte force une reconnaissance : comment mémoriser une catastrophe sanitaire qui a tué entre 3 et 4 millions de personnes ?
Une preuve qui change le récit historique
Du soupçon à la certitude scientifique
L’équipe du généticien Shigeki Nakagome, au Trinity College de Dublin, a analysé 13 échantillons osseux prélevés sur le site archéologique de Camarones, dans le nord du Chili. Deux fragments d’os de jambe, appartenant à un homme et une femme adultes âgés de 18 à 35 ans, ont révélé des traces d’infection par Variola, le virus de la variole. Datés entre 1492 et 1631, ces génomes viraux constituent les plus anciens jamais retrouvés en Amérique. Leur analyse phylogénétique démontre sans ambiguïté leur appartenance à une lignée européenne médiévale, issue d’un ancêtre commun apparu vers 1296 en Europe.
« Personne ne remettrait en cause l’idée que la variole est arrivée dans cet hémisphère avec la colonisation, mais ceci le prouve », affirme Patricia Foster, biologiste à l’université de l’Indiana. La publication dans Science met fin au débat : le virus n’existait pas en Amérique avant l’arrivée des Européens. Les deux génomes identifiés sont presque identiques, suggérant une contamination lors de la même épidémie ou par une souche circulant simultanément dans la région.
3 à 4 millions de morts : mettre un chiffre sur une catastrophe
La variole a tué environ un tiers des personnes infectées avant son éradication en 1980. En Amérique, faute d’immunité préalable, les populations autochtones ont subi une hécatombe. Les chercheurs estiment entre 3 et 4 millions le nombre de décès directement causés par le virus. Combinée aux violences, à l’esclavage et aux autres maladies importées, la variole a contribué à la disparition de 90% de la population originelle des Amériques avant 1600.
« Ce n’était pas seulement culturel ou démographique. C’est littéralement inscrit dans des preuves biologiques que nous pouvons encore retrouver et décrypter aujourd’hui », souligne Constanza de la Fuente Castro, anthropologue biologique à l’université du Chili et coauteure de l’étude. L’ADN ancien transforme les estimations historiques en certitudes moléculaires. Il établit la responsabilité directe de la colonisation dans l’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire humaine.
Les réseaux autochtones comme vecteur involontaire
Pourquoi la variole a atteint le Chili avant qu’on le sache
La première flambée de variole attestée dans les Amériques remonte à 1518, lors de la conquête espagnole des Caraïbes. Pourtant, les deux individus infectés découverts à Camarones sont morts dans une région où la variole n’avait jamais été documentée auparavant. Comment le virus a-t-il atteint cette zone reculée du nord du Chili, loin des premiers foyers épidémiques connus ?
Les chercheurs privilégient l’hypothèse des réseaux commerciaux autochtones. Ces voies d’échange, qui reliaient les communautés andines bien avant l’arrivée des Espagnols, auraient propagé le virus depuis les zones côtières vers l’intérieur des terres. L’infection se serait diffusée le long de routes commerciales préexistantes, transformant les liens économiques et sociaux en vecteurs involontaires de la maladie. L’analyse génétique révèle aussi que plusieurs mutations ont désactivé au fil du temps les gènes permettant à Variola d’infecter d’autres espèces animales, le spécialisant pour cibler uniquement les êtres humains.
Reconnaissance et mémoire : enjeux contemporains
Ce que cette découverte signifie pour les peuples autochtones
Pour les descendants des populations décimées, la preuve génétique valide une mémoire collective longtemps minimisée. Elle confirme l’ampleur réelle d’une catastrophe sanitaire qui a bouleversé l’équilibre démographique, social et culturel de tout un continent. « Nous apportons la première preuve moléculaire de l’introduction de la variole dans les Amériques par le biais de la colonisation », résume Shigeki Nakagome. Au-delà du fait scientifique, l’ADN ancien devient un outil de justice mémorielle.
La découverte soulève aussi des questions contemporaines sur la reconnaissance historique. Comment intégrer ces données biologiques dans les programmes éducatifs ? Comment honorer la mémoire des millions de victimes ? La science offre désormais aux communautés autochtones un argument irréfutable pour exiger une réécriture des récits nationaux, souvent édulcorés sur les conséquences sanitaires de la colonisation. Comme pour les débats actuels sur la vaccination obligatoire, la gestion des épidémies reste un enjeu de santé publique et de responsabilité collective.
Vers une histoire plus complète et plus honnête
L’analyse génomique bouleverse la manière dont nous écrivons l’histoire. Elle impose une rigueur nouvelle, fondée sur des preuves moléculaires incontestables. Anne Stone, anthropologue à l’université d’État de l’Arizona, salue cette avancée qui « transforme notre compréhension de la propagation des maladies infectieuses ». Les archives historiques, souvent lacunaires ou biaisées, trouvent désormais un complément objectif dans l’ADN ancien.
Reste à transformer cette connaissance en reconnaissance. Les institutions académiques, les musées, les gouvernements doivent intégrer ces données dans leurs discours officiels. La variole n’est pas qu’un chapitre médical : elle incarne la violence systémique de la colonisation. Reconnaître son rôle central dans l’effondrement démographique des Amériques, c’est accepter une responsabilité historique longtemps niée. La science donne aujourd’hui aux peuples autochtones les outils pour exiger cette vérité. À nous d’écouter.

