Mortalité infantile en France : un rapport accablant révèle quinze ans de dégradation

Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales révèle une dégradation préoccupante de la mortalité infantile en France depuis quinze ans. Avec 4,1 décès pour 1 000 naissances en 2024, le pays occupe la 23ᵉ place européenne. Inégalités sociales, suivi des grossesses défaillant et manque de moyens en néonatologie expliquent ce recul sanitaire alarmant.

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Mortalité infantile en France : un rapport accablant révèle quinze ans de dégradation © Social Mag

Un classement européen qui inquiète

Publié discrètement début août 2026, après huit mois d’attente, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) dresse un constat alarmant. La France traverse une hausse continue de la mortalité infantile depuis quinze ans, plaçant le pays dans une position défavorable au sein de l’Union européenne. Alors qu’Emmanuel Macron avait lancé en février dernier un plan de lutte contre l’infertilité dans le cadre de son « réarmement démographique », les chiffres révélés par l’Institut national de la statistique le 7 juillet dernier jettent une lumière crue sur une réalité sanitaire inquiétante : en 2024, 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire, portant le taux de mortalité infantile à 4,1 pour 1 000 naissances.

Rédigé en janvier par trois inspecteurs, dont l’ancien conseiller de François Hollande Aquilino Morelle, le rapport n’a été rendu public que mardi 4 août, après une révélation du Canard enchaîné. Selon Le HuffPost, le ministère de la Santé a salué « un travail de fond, très riche » destiné à « alimenter le débat public ». Pourtant, la discrétion entourant sa diffusion, en plein mois d’août, a suscité l’agacement des professionnels de santé. « Le mois d’août, ce n’est pas propice aux lectures approfondies et exigeantes », regrette Isabelle Derrendinger, présidente du conseil national de l’Ordre des Sages-Femmes, y voyant un choix « significatif de la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France ».

Quinze années de recul sanitaire

La mortalité infantile française connaît une dégradation continue depuis le début des années 2010. Autrefois bien classée parmi les pays développés, la France a progressivement décroché pour atteindre, en 2024, la 23ᵉ place sur 27 États membres de l’Union européenne. Le rapport de l’Igas souligne qu’avec un taux moyen européen de 3,3 pour 1 000 naissances, 529 décès d’enfants auraient pu être évités en France. Plus frappant encore, si le pays affichait les performances de l’Italie ou du Portugal (2,5 pour 1 000), 1 057 bébés auraient survécu.

Le Docteur Robert Cohen, pédiatre et président du Groupement français d’infectiologie pédiatrique (GPIP), estime que « c’est tout sauf une surprise ». Il précise : « Depuis quatre à cinq ans, il y avait une alarme sur le fait que la mortalité infantile revenait. Il s’agit surtout d’une mortalité sur de très jeunes enfants, une mortalité néonatale. Pour beaucoup, cela traduit une prise en charge à la fois disparate et de qualité très variable au sein de la France des grossesses et des tout petits enfants. »

Inégalités sociales et territoriales au cœur du problème

Les auteurs du rapport identifient plusieurs facteurs explicatifs, sans pouvoir établir de pondération précise entre eux. Aquilino Morelle évoque « le poids des facteurs d’ordre populationnel » comme déterminant : l’âge de plus en plus tardif des grossesses, qui accroît les risques de complications, et la hausse des grossesses multiples, souvent plus délicates à gérer médicalement.

Mais au-delà de ces évolutions démographiques, les inégalités sociales et territoriales jouent un rôle prépondérant dans la surmortalité des nouveau-nés et de leurs mères. Le rapport met en lumière les chiffres particulièrement préoccupants des régions d’outre-mer, généralement plus défavorisées économiquement. L’Île-de-France, malgré sa richesse, connaît également une dégradation notable. « Les familles en difficulté vont demander plus de soin et plus de médecins », souligne le Docteur Cohen, qui ajoute : « Les études parlent d’une non prise en charge de la grossesse ou d’une prise en charge insuffisante dans les familles les plus défavorisées. Ce type de phénomène ne touche pas les familles les plus favorisées. »

Les parents issus de milieux sociaux précaires cumulent en effet plusieurs handicaps : accès limité au suivi médical prénatal, conditions de vie difficiles, éloignement géographique des structures de soins spécialisées. Autant de facteurs qui augmentent les risques pour les bébés dès les premiers jours de vie. La situation rappelle les inégalités mondiales en matière de santé infantile, où les facteurs socio-économiques déterminent largement les chances de survie des nouveau-nés.

Les causes multiples de la mort néonatale

Le rapport pointe une limite majeure du système français de surveillance : l’incapacité à déterminer précisément les causes de décès dans de nombreux cas. « Notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants », déplore le Docteur Cohen. Les données disponibles indiquent néanmoins que la majorité des décès surviennent dans les 27 premiers jours de vie, période néonatale critique.

Parmi les facteurs identifiés figurent les complications liées aux grossesses tardives et multiples, le suivi insuffisant ou inexistant des grossesses à risque, la prise en charge inadaptée des nouveau-nés nécessitant des soins en néonatologie, les pathologies maternelles non détectées ou mal contrôlées (hypertension, diabète) et les conditions socio-économiques défavorables impactant la santé des mères.

Le rapport insiste sur le fait que « l’essentiel de la réduction des risques de mortalité infantile se joue » en amont, pendant la grossesse, « dans la capacité à prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque », et en aval, dans celle « à prendre en charge les jeunes enfants dont l’état le requiert dans les services de néonatologie ».

La fermeture des maternités n’explique pas tout

Contrairement à une idée répandue, notamment parmi les élus locaux, les auteurs du rapport écartent l’hypothèse selon laquelle la fermeture progressive des petites maternités expliquerait la hausse de la mortalité infantile. Ils observent que certains pays européens obtiennent d’excellents résultats en ayant concentré les naissances dans de grandes structures (pays scandinaves), tandis que d’autres, comme l’Italie, conservent de petits établissements tout en affichant des taux nettement inférieurs à ceux de la France.

« Proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités » (actuellement fixé à 300 accouchements par an) « constituerait une réponse mécanique, datée », estiment les inspecteurs. Le débat reste néanmoins vif : nombre d’élus y voient une cause de dégradation des soins, tandis que les sociétés savantes de médecins considèrent que le manque d’activité de ces petites structures représente un danger pour les mères et les enfants.

Les défis sanitaires que la France doit relever

Face à ce constat accablant, plusieurs chantiers s’imposent. Le rapport de l’Igas formule des recommandations que la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a partiellement reprises dans les mesures annoncées début juillet 2026. Parmi les priorités identifiées : renforcer la prévention et le dépistage précoce, améliorer le suivi des grossesses (notamment pour les femmes issues de milieux défavorisés ou vivant dans des zones éloignées des centres de soins), réviser les décrets sur les soins périnataux (les textes actuels, datant des années 1990, sont largement jugés obsolètes par les professionnels de santé), développer les services de néonatologie, garantir une prise en charge adaptée des nouveau-nés nécessitant des soins spécialisés, lutter contre les inégalités territoriales en assurant un accès équitable aux soins périnataux sur l’ensemble du territoire (y compris en outre-mer) et améliorer le système de surveillance pour permettre une identification précise des causes de décès.

Olivier Morel, secrétaire du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF), regrette toutefois que le rapport ne reprenne « même pas la question centrale du déficit des ressources humaines ». La pénurie de sages-femmes, d’obstétriciens et de pédiatres dans certaines régions constitue en effet un obstacle majeur à l’amélioration de la situation. Comme dans d’autres contextes sanitaires, la disponibilité des personnels qualifiés demeure un facteur déterminant pour réduire la mortalité infantile.

Un enjeu politique et social majeur

La publication tardive du rapport intervient dans un contexte politique particulier. Alors que le gouvernement affiche une ambition de « réarmement démographique », la réalité de la mortalité infantile en France révèle les failles du système de santé périnatale. Le décalage entre le discours politique et les données sanitaires interroge sur les priorités réelles accordées à la santé des femmes et des nouveau-nés.

Pour Isabelle Derrendinger, le choix du mois d’août pour diffuser un document aussi crucial traduit « la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France ». Au-delà des polémiques sur le calendrier, le rapport de l’Igas met en lumière un enjeu de santé publique majeur, qui nécessite une mobilisation politique et des moyens financiers conséquents. La question des maternités, reportée à octobre par la ministre, cristallise les tensions, mais ne saurait résumer à elle seule l’ampleur du défi.

Avec 2 709 décès d’enfants de moins d’un an en 2024, la France ne peut plus se contenter de demi-mesures. Les comparaisons européennes montrent qu’il est possible de faire mieux : l’Italie et le Portugal, avec des taux de 2,5 pour 1 000, prouvent qu’une politique volontariste peut sauver des centaines de vies. Reste à savoir si les pouvoirs publics sauront transformer les constats de l’Igas en actions concrètes et efficaces, au bénéfice des parents et de leurs enfants.

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