Un constat surprenant émerge dans le monde professionnel : les salariés percevant plus de 2 262 euros par mois répondent juste à 2,4 questions économiques sur 6, contre 1,9 pour ceux gagnant moins de 1 080 euros. Ce n’est pas une question de diplôme, puisque les bac+5 ne font pas mieux que les titulaires de CAP. C’est l’expérience professionnelle qui fait la différence. Une étude IFOP, commandée par l’Institut de l’Entreprise et publiée le 16 septembre 2026, montre que les Français obtiennent en moyenne 7,3/20 sur six notions économiques clés. Mais ce qui interpelle le plus, c’est la source de cette lacune.
Le paradoxe de l’éducation : l’expérience prime sur le diplôme
Cette étude remet en question l’idée reçue selon laquelle l’éducation formelle assurerait la maîtrise des bases économiques. En réalité, les titulaires d’un bac+5 ne se distinguent pas des détenteurs d’un CAP ou BEP sur ces questions. Pierre Robert, enseignant et auteur de « Fâché comme un Français avec l’économie », reconnaît que cela remet en cause la transmission scolaire. Le système éducatif français échoue à transmettre des notions essentielles pour comprendre le débat démocratique.
Sur des sujets comme le déficit public, la dette ou le PIB, les diplômés du supérieur ne font pas mieux que les autres. Moins de 10% des Français peuvent expliquer en détail chacune des six notions testées, bien que 76 à 84% en aient entendu parler. Cet écart entre connaissance déclarée et maîtrise réelle souligne un système éducatif qui familiarise sans vraiment former. Les programmes scolaires abordent l’économie de façon théorique et fragmentée, déconnectée des réalités professionnelles. Ainsi, même les plus diplômés sortent sans comprendre concrètement des notions comme le salaire ou le marché.
L’entreprise : un lieu d’apprentissage économique
Là où l’école échoue, l’entreprise réussit. Selon l’étude IFOP, l’acculturation économique est principalement influencée par le parcours professionnel. Les salariés gagnant plus de 2 262 euros par mois répondent correctement à 2,4 questions, contre 1,9 pour ceux aux revenus inférieurs à 1 080 euros. Ce demi-point d’écart souligne que l’économie s’apprend par l’expérience, non par l’étude. Les salariés engagés dans des négociations salariales ou des budgets de projet acquièrent une compréhension intuitive des mécanismes économiques, que l’école n’offre pas.
Pierre Robert et l’Institut de l’Entreprise soulignent que l’acculturation économique se fait moins à l’école que dans la vie active, révélant une injustice structurelle. Les salariés précaires, souvent cantonnés à des tâches d’exécution, n’accèdent pas aux informations budgétaires ou stratégiques, restant ainsi exclus de la littératie économique, réservée aux cadres et managers. Cela perpétue les inégalités sociales, laissant ceux ayant déjà un niveau de vie confortable accumuler un capital de connaissances économiques, tandis que les autres restent à l’écart.
Les entreprises face à leur rôle éducatif
Les entreprises ont une responsabilité nouvelle : si l’acculturation économique se fait en leur sein, elles deviennent des lieux d’éducation citoyenne. Pourtant, elles négligent souvent ce rôle, se concentrant sur la formation aux compétences métier, rarement sur les fondamentaux économiques. Cette carence accroît les inégalités sociales et limite la mobilité. Un salarié ignorant des mécanismes économiques a du mal à négocier son salaire, évaluer une opportunité ou entreprendre, restant vulnérable face aux discours démagogiques. L’ignorance économique est un frein à l’émancipation sociale autant que le manque de diplôme.
Les entreprises peuvent intégrer des modules de formation économique dans leurs parcours d’intégration, expliquant comment se construit un salaire, comment fonctionne un budget ou se mesure la performance. Elles peuvent aussi ouvrir l’accès à l’information financière, organiser des sessions de transparence budgétaire, impliquant tous les niveaux hiérarchiques. Certaines entreprises, comme La Poste, pratiquent déjà cette transparence radicale, avec des effets positifs sur l’engagement et la responsabilisation.
Une transformation sociale à initier
L’étude IFOP met en lumière un angle mort de la politique sociale : l’école ne forme pas aux réalités économiques, tandis que l’entreprise le fait par accident, réservant cette formation à une élite salariale. En conséquence, 73% des Français pensent que le déficit public résulte d’une mauvaise gestion des dépenses, mais seuls 23% identifient correctement les retraites comme le premier poste budgétaire. Comment débattre des réformes nécessaires dans de telles conditions ? Les entreprises doivent choisir entre perpétuer cette ignorance ou en faire un levier de transformation sociale. Former tous les salariés aux fondamentaux économiques, c’est investir dans la démocratie, la mobilité sociale et la cohésion, tout en reconnaissant que l’entreprise est aussi un espace d’apprentissage citoyen. Reste à savoir combien d’entre elles oseront franchir le pas.

