Un cancer sur huit pourrait être évité. Toutefois, ce type de cancer évitable touche principalement les plus démunis : 77 % des 2,3 millions de cas annuels se produisent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Cette situation met en lumière une fracture sanitaire mondiale que les gouvernements, entreprises et organisations internationales ne peuvent plus ignorer. L’étude du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), publiée le 29 septembre 2026 dans The Lancet Oncology, soulève une question centrale : qui est responsable de cette injustice ?
77 % des cancers infectieux dans les pays pauvres
Les chiffres sont éloquents. Parmi les 2,3 millions de nouveaux cas de cancer causés par des infections en 2024, soit 12 % du total mondial, plus de trois quarts affectent les populations les plus vulnérables. L’étude du CIRC révèle une inégalité flagrante d’accès aux mesures préventives. Alors que les pays développés mettent en œuvre des programmes de vaccination et de dépistage, d’autres régions restent exposées à des agents infectieux pourtant maîtrisables.
Asie de l’Est et Afrique subsaharienne : des régions négligées
L’Asie de l’Est représente à elle seule 42 % des cancers d’origine infectieuse dans le monde, principalement en raison de Helicobacter pylori (760 000 cas, essentiellement des cancers de l’estomac) et de l’hépatite B. L’Afrique subsaharienne enregistre 28,5 % des cas, principalement dus au papillomavirus humain (HPV, 750 000 cas) et au virus du sarcome de Kaposi. Ces deux régions supportent 70 % du fardeau mondial, illustrant un abandon sanitaire géographique.
Accès inégal aux vaccins, dépistage et traitement
Les obstacles sont nombreux : coût élevé des vaccins contre le HPV et l’hépatite B, manque d’infrastructures de dépistage pour H. pylori et les hépatites virales, absence de programmes nationaux de prévention. 20 Minutes souligne que bien que des mesures préventives scientifiquement prouvées soient disponibles, elles restent sous-utilisées en raison de barrières financières, politiques et systémiques. Le vaccin contre le HPV, qui prévient efficacement le cancer du col de l’utérus, atteint moins de 30 % de couverture dans certains pays africains, contre plus de 80 % en Europe du Nord.
Le virus d’Epstein-Barr : un défi pour la recherche et développement
L’étude met en avant un acteur peu connu : le virus d’Epstein-Barr (EBV), responsable d’environ 260 000 cas de cancer en 2024. Associé au carcinome du nasopharynx, aux lymphomes et à certains cancers gastriques, l’EBV met en lumière les lacunes du système mondial de recherche et développement.
Récente reconnaissance du rôle de l’EBV
Contrairement au HPV ou à l’hépatite B, connus depuis longtemps pour leur potentiel cancérigène, le rôle de l’EBV n’a été pleinement reconnu que récemment. « Le paysage des cancers liés aux infections évolue avec les progrès scientifiques », explique le Dr Gary Clifford, coauteur principal de l’étude du CIRC. Comme pour le dépistage cardiovasculaire précoce recommandé par l’UE, la détection des infections cancérigènes nécessite une vigilance scientifique constante.
Absence de vaccin contre l’EBV : un manque d’investissement en R&D
Aucun vaccin commercialisé n’existe pour l’EBV. Les essais cliniques en cours reçoivent des financements modestes comparés aux investissements dans d’autres domaines thérapeutiques. Les entreprises pharmaceutiques privilégient les marchés rentables, négligeant les maladies qui affectent principalement les pays pauvres. L’absence de retour sur investissement immédiat freine l’innovation, créant un vide sanitaire mortel.
Responsabilité sociétale : qui doit intervenir ?
Face à cette fracture, trois acteurs essentiels sont impliqués : les gouvernements, les entreprises pharmaceutiques et les organisations internationales. Chacun dispose de leviers d’action spécifiques, mais la coordination reste insuffisante.
Gouvernements : garantir l’accès aux vaccins HPV et hépatite B
Les États doivent inclure les vaccins contre le HPV et l’hépatite B dans leurs programmes nationaux gratuits. Le Rwanda, avec des ressources limitées, atteint 93 % de couverture vaccinale HPV grâce à une volonté politique forte. Doctissimo rapporte que l’OMS insiste sur la nécessité de stratégies nationales ambitieuses pour ces infections évitables. Le financement public doit l’emporter sur des considérations budgétaires à court terme.
Entreprises pharmaceutiques : innovation et accessibilité
Les laboratoires doivent développer des vaccins contre l’EBV et d’autres agents infectieux émergents tout en garantissant des prix abordables. Les licences volontaires, permettant la production de génériques dans les pays du Sud, sont une voie éprouvée. Comme pour les encres de tatouage contenant des substances cancérigènes, la transparence et la régulation sont essentielles face aux risques sanitaires documentés.
OMS et organisations internationales : stratégie mondiale de prévention
L’Organisation mondiale de la santé doit orchestrer une stratégie globale de prévention des cancers infectieux. « Les résultats soulignent l’importance du contrôle des infections dans la réduction du fardeau mondial du cancer », affirme la Dre Harriet Rumgay, scientifique au CIRC. Gavi, l’Alliance du vaccin, et le Fonds mondial doivent renforcer leurs financements pour réduire les inégalités d’accès.
Appels à l’action pour une égalité sanitaire
« Une grande part de cette maladie mortelle est liée à des infections, mais on peut souvent agir pour les prévenir, ce qui n’est pas toujours possible pour d’autres cancers », rappelle le Dr Clifford. Futura Sciences note que ce facteur de risque est largement sous-estimé par le grand public et les décideurs.
Les solutions existent : généraliser la vaccination contre le HPV et l’hépatite B dès l’adolescence, déployer des campagnes de dépistage de H. pylori dans les zones endémiques, investir massivement dans la recherche sur l’EBV et d’autres virus oncogènes, garantir l’accès universel aux préservatifs pour limiter les infections sexuellement transmissibles cancérigènes. Le coût de l’inaction dépasse largement celui de la prévention : traiter un cancer avancé coûte 50 à 100 fois plus que vacciner une population.
La fracture sanitaire mise en lumière par cette étude n’est pas inéluctable. Elle résulte de choix politiques, économiques et industriels. Pour inverser cette tendance, une mobilisation sans précédent est nécessaire, plaçant l’équité d’accès aux soins au cœur des stratégies de santé publique. Les 2,3 millions de cas annuels ne sont pas qu’une statistique : ils représentent des vies brisées, des familles endeuillées, des sociétés fragilisées. La responsabilité sociétale des acteurs publics et privés doit être immédiate. L’urgence est maintenant.