Isabelle, femme de ménage en Suisse depuis 28 ans, gagne 3200 francs à 60 ans : « je ne peux même pas m’offrir un restaurant »

8 employeurs, 3 200 francs par mois et une retraite quasi inexistante. Isabelle raconte l’envers du décor genevois, entre fatigue, privations et un piège administratif méconnu qui la prive de tout deuxième pilier.

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Isabelle, femme de ménage en Suisse depuis 28 ans, gagne 3200 francs à 60 ans : « je ne peux même pas m'offrir un restaurant »
Isabelle, femme de ménage en Suisse depuis 28 ans, gagne 3200 francs à 60 ans : « je ne peux même pas m’offrir un restaurant » © Social Mag

« Combien d’employeurs ? Alors, j’en ai 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7… 8. Ils sont pas tous au même endroit et je perds beaucoup de temps dans le transport. Et j’ai des journées que quand j’arrive le soir, je suis fatiguée. Tout ça pour 3200 francs par mois. »

Isabelle égrène le chiffre comme pour s’en convaincre elle-même. À 60 ans, cette femme de ménage d’origine portugaise cumule huit employeurs particuliers pour atteindre un salaire brut mensuel de 3 200 francs suisses, dans un entretien accordé à la RTS.

Arrivée à Genève en 1992 après avoir grandi dans un village pauvre du nord du Portugal, elle est titulaire d’un permis C et vit seule dans la ville. Cela fait près de trois décennies qu’elle nettoie des logements privés, ses journées morcelées entre plusieurs quartiers où ses huit patrons ne sont jamais regroupés au même endroit. Le temps passé dans les transports publics n’est pas rémunéré, et la fatigue s’accumule au fil des heures.

Ce salaire ne laisse aucune place aux loisirs. Ni cinéma, ni restaurant. « Quand je passe devant au restaurant et que je vois des gens que qui sont dans le restaurant, et que moi je ne peux pas y aller… Oui, je me sens un peu inférieure parce que je peux pas me le permettre. Mais je dois faire avec. Je n’ai pas le choix », raconte Isabelle. Le loyer et la caisse maladie absorbent l’essentiel de ses revenus.

Le piège du deuxième pilier

Le morcellement de son emploi la prive aussi d’une partie de sa retraite. En Suisse, la prévoyance professionnelle, connue comme le deuxième pilier, impose un seuil de 21 330 francs suisses de revenu annuel chez un seul employeur pour ouvrir droit aux cotisations patronales. Or Isabelle travaille pour huit employeurs différents, sans jamais atteindre ce montant chez aucun d’entre eux. Résultat : elle est exclue de toute couverture de ce deuxième pilier.

Il ne lui reste que l’AVS, l’assurance-vieillesse et survivants suisse, à laquelle elle a cotisé pendant 24 années. L’estimation de sa future rente tourne autour de 1 000 francs suisses par mois, une somme qui rendrait selon elle son maintien à Genève impossible.

Son employeur, Louis Keller, qui l’emploie depuis vingt ans, l’a alertée sur cette perspective : « À un moment il va falloir quand même penser parce que compte tenu de vos revenus, de vos cotisations, vous n’allez pas avoir une grosse retraite. »

Le retour au Portugal, un projet qui s’effondre

Isabelle envisageait de rentrer dans la maison familiale, près de Porto. Une visite récente a douché cet espoir : abandonnée depuis dix ans, la bâtisse est sans chauffage et rongée par l’humidité. Les travaux nécessaires pour la rendre habitable sont hors de portée financière.

Pour l’heure, elle continue de sillonner les quartiers genevois, d’un employeur à l’autre.

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