The Lancet ne le dit pas explicitement, mais son rapport révèle une vérité de santé inconfortable : les inégalités socioéconomiques ne sont pas une menace parmi 17, elles en sont le multiplicateur. Les plus vulnérables subiront de plein fouet obésité, climat, pandémies et conflits. Publié ce 28 octobre 2026 par 146 chercheurs de 30 pays, le rapport dresse un constat sans appel : obésité, mauvaise alimentation et sédentarité dominent la liste des menaces sanitaires, suivies par les inégalités socioéconomiques. Pourtant, derrière chaque risque identifié se cachent des disparités qui transforment une menace globale en catastrophe localisée.
The Lancet identifie l’inégalité comme facteur amplificateur de toutes les menaces
Les inégalités socioéconomiques occupent la quatrième position du classement établi par The Lancet. Leur rôle dépasse largement ce rang : elles aggravent chacune des 16 autres menaces recensées. Un travailleur précaire accumule les facteurs de risque que les classes aisées peuvent esquiver. Accès limité aux soins, logement inadapté, alimentation de mauvaise qualité, exposition professionnelle accrue : la pauvreté tisse une toile de vulnérabilités croisées. Les 3 millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023, documentés par le Lancet Countdown, touchent d’abord les populations sans climatisation, sans accès à l’eau potable, sans possibilité de cesser le travail pendant les canicules.
Comment la pauvreté aggrave l’obésité, la malnutrition, la sédentarité
L’obésité, première menace sanitaire identifiée, frappe paradoxalement davantage les populations défavorisées. Les produits ultra-transformés, riches en calories vides et pauvres en nutriments, coûtent moins cher que les aliments frais. Les quartiers déshérités manquent d’espaces verts propices à l’activité physique. La malnutrition infantile, treizième menace du rapport, coexiste avec l’obésité dans les mêmes territoires : deux faces d’une même insécurité alimentaire. La sédentarité, troisième menace globale, résulte souvent de conditions de travail épuisantes (emplois physiquement éprouvants ou trajets interminables) qui découragent toute activité physique de loisir. En France, plus de 5 700 décès attribués à la chaleur durant l’été 2025 ont majoritairement touché les personnes âgées isolées dans des logements mal isolés.
Accès aux soins et santé mentale : disparités socioéconomiques flagrantes
La mauvaise santé mentale, cinquième menace du classement, reflète directement les inégalités économiques. Stress financier chronique, précarité du logement, insécurité professionnelle : les déterminants sociaux de la santé mentale pèsent lourdement sur les populations vulnérables. L’accès aux soins psychiatriques reste un privilège dans de nombreux pays. La résistance aux antibiotiques, neuvième menace identifiée, prospère dans les systèmes de santé sous-financés où le diagnostic précoce fait défaut. Les pandémies naturelles (dixième menace) trouvent leurs premières victimes dans les bidonvilles surpeuplés, les camps de réfugiés, les zones dépourvues d’infrastructures sanitaires. Marina Romanello, directrice exécutive du Lancet Countdown à l’University College London, l’affirme sans détour : « Dix ans après l’Accord de Paris, nos conclusions sont sans ambiguïté : les effets néfastes du changement climatique sur la santé progressent plus vite que la réponse mondiale à ces effets et s’accélèrent même. »
Les 17 menaces sanitaires vues à travers le prisme des disparités sociales
Chaque menace identifie par The Lancet porte une géographie sociale. Le vieillissement en mauvaise santé (sixième menace) frappe différemment selon le patrimoine accumulé et l’accès aux services gériatriques. Les conflits armés (septième menace) déplacent massivement les populations pauvres tandis que les élites fuient vers des zones sûres. Le tabagisme (huitième menace) reste plus prévalent dans les catégories socioprofessionnelles défavorisées. L’hypertension, la pollution de l’air, l’alcoolisme : autant de risques sanitaires dont l’exposition varie radicalement selon le code postal. Le rapport appelle à reconnaître le changement climatique comme urgence sanitaire mondiale, précisément parce que ses impacts sanitaires suivent les lignes de fracture socioéconomique.
Qui sera le plus exposé aux impacts du réchauffement climatique, de la famine nucléaire, des pandémies ?
Les deux menaces existentielles du rapport (usage malveillant de l’intelligence artificielle et conflit nucléaire entraînant une famine) anéantiraient théoriquement toute l’humanité. Pourtant, même dans ces scénarios extrêmes, les inégalités joueraient un rôle. Les populations disposant de ressources accumulées, de réseaux d’entraide, d’accès à des technologies de survie résisteraient mieux aux phases initiales d’une catastrophe globale. Les 710 000 décès liés à la chaleur en 2023 (dont 71 % attribuables au changement climatique anthropique) préfigurent cette répartition inégale du risque. Le professeur Ollie Jay, de l’Université de Sydney, le rappelle : « Il y a de toute façon des périodes de forte chaleur, mais leur intensité et leur fréquence sont amplifiées par le changement climatique d’origine humaine, c’est pourquoi nous observons davantage de décès que nous n’en aurions eus sans celui-ci. » Les victimes se concentrent dans les zones urbaines denses, les habitats précaires, les emplois extérieurs.
Géographie des vulnérabilités : pays riches vs pays en développement
L’Asie du Sud-Est et l’Afrique perdent respectivement 3,9 % et 3,2 % de leur PIB à cause des impacts climatiques sur la productivité. Les pertes économiques mondiales atteignent 1 000 milliards de dollars annuellement sur les trois dernières années. Pendant ce temps, 84 % du financement de recherche sur le climat et la santé bénéficie aux pays riches, laissant 16 % aux nations les plus affectées. L’effondrement de l’aide publique au développement (quinzième menace) aggrave mécaniquement toutes les autres vulnérabilités des pays pauvres. La disparition de sources de données scientifiques, notamment américaines, complique l’évaluation précise des menaces et entrave la recherche dans les pays du Sud. L’appel à déclarer le climat urgence sanitaire mondiale vise précisément à mobiliser des ressources à la hauteur de ces disparités.
Rôle des entreprises et RSE : comment atténuer ces menaces sanitaires
Face à ces 17 menaces amplifiées par les inégalités, les entreprises portent une responsabilité directe. Leur rôle dépasse la philanthropie : il s’agit de transformer les modèles économiques qui produisent simultanément richesse et vulnérabilité. Les 2 100 milliards de dollars investis dans les énergies propres en 2025 prouvent que la transition est possible, mais 80 % de l’énergie mondiale provient toujours des combustibles fossiles. Les entreprises façonnent l’alimentation (obésité, malnutrition), l’activité physique (aménagement urbain, temps de travail), l’accès aux soins (assurances santé, congés maladie), la santé mentale (conditions de travail, sécurité de l’emploi). Comme l’ont montré les analyses sur les inégalités sociales en novembre 2026, les transformations économiques produisent des gagnants et des perdants selon leur capacité à intégrer la justice sociale.
Santé au travail, prévention de l’obésité, accès aux ressources : responsabilités d’entreprise
La santé au travail constitue le premier levier d’action. Réduire l’exposition à la chaleur extrême, garantir l’accès à l’eau potable, aménager des horaires compatibles avec les canicules : autant de mesures qui protègent directement contre la première cause de mortalité climatique. Lutter contre la sédentarité implique de repenser l’organisation du travail (pauses actives, mobilités douces, télétravail partiel). Combattre l’obésité passe par des cantines d’entreprise proposant une alimentation saine à prix accessible. La prévention de la résistance aux antibiotiques nécessite des protocoles d’hygiène stricts dans l’industrie agroalimentaire. Les entreprises qui ignorent ces enjeux externalisent leurs coûts sanitaires sur la collectivité, creusant les inégalités qu’elles prétendent parfois combattre par ailleurs.
Transition écologique et justice sociale : deux faces d’une même RSE
La transition écologique échouera si elle aggrave les inégalités. Une politique climatique juste protège simultanément la planète et les plus vulnérables. Les entreprises qui investissent dans l’efficacité énergétique tout en précarisant leurs sous-traitants ne font que déplacer le problème. Celles qui relocalisent leur production en détruisant l’emploi local créent de nouvelles vulnérabilités sanitaires. La RSE efficace intègre climat et social dans une approche systémique : réduction des émissions ET amélioration des conditions de travail, économie circulaire ET maintien de l’emploi qualifié, innovation verte ET formation des salariés. Marina Romanello appelle à placer « la santé au centre de chaque décision climatique ». Les entreprises doivent traduire cet impératif en plaçant l’équité au centre de chaque décision stratégique. Comme l’illustre l’impact social de certaines politiques publiques, les mesures techniques produisent des effets sociaux qu’on ne peut ignorer sans aggraver les vulnérabilités existantes.


