Christian Clot, directeur du projet Deep Time, a déclaré, en remontant à l’air libre un après-midi de printemps du 24 avril 2021, qu’ils venaient de sortir après 40 jours, que cela avait été pour eux une vraie surprise, et que dans leur tête, ils étaient entrés dans la grotte 30 jours auparavant.
Lui autres volontaires venaient de passer 40 jours sous terre, sans montre, sans téléphone et sans aucun moyen de savoir quel jour on était. Dans leur tête, ils n’étaient restés qu’une trentaine de jours.
Un décompte fait en cycles de sommeil, pas en heures
Le groupe, huit hommes et sept femmes âgés de 27 à 50 ans, était entré mi-mars dans la grotte de Lombrives, en Ariège. Dix degrés toute l’année, une humidité proche de la saturation, aucune lumière du jour : pendant six semaines, les quinze participants n’ont eu aucune nouvelle de l’extérieur, ni sur la pandémie, ni de leurs proches.
Ils réglaient leurs repas et leur sommeil sur leur seule horloge biologique, et comptaient les jours en cycles de sommeil plutôt qu’en heures. Sur les 40 jours réels, ces cycles se sont étalés entre 24 et 31 selon les individus.
Le projet, piloté par l’Institut d’Adaptation humaine avec le chronobiologiste Benoit Mauvieux, suivait les volontaires via des capteurs de sommeil et une capsule avalée transmettant la température corporelle. Son coût total s’est élevé à environ 1,4 million de dollars. À leur sortie, pâles mais souriants, les quinze ont dû chausser des lunettes spéciales pour protéger leurs yeux, accueillis par une foule et des applaudissements.
Une semaine chaotique, puis des sous-groupes
Selon Clot, la première semaine a été confuse : chacun suivait un rythme différent, une moitié du groupe dormait pendant que l’autre voulait travailler. Dès la deuxième semaine, un rythme collectif rudimentaire s’est mis en place autour d’objectifs partagés. La cohésion s’est ensuite fracturée en sous-groupes réunis par des cycles de sommeil proches, sans empêcher la coopération sur les tâches essentielles : production d’électricité au vélo et collecte d’eau dans un puits.
Johan Francois, professeur de mathématiques et moniteur de voile, courait des cercles de 10 000 mètres dans la grotte pour rester en forme. Il décrit des pulsions viscérales à vivre dans l’instant, sans jamais penser à ce qui se passera dans une heure, dans deux heures.
Marina Lançon, l’une des participantes, résume autrement la sensation, expliquant que c’était comme appuyer sur pause. Cela a été, dit-elle, trop brutal. Deux tiers des quinze volontaires ont confié avoir préféré rester plus longtemps pour terminer les projets de groupe entamés sous terre.
Une horloge qui dérive sans soleil
Le mécanisme n’a rien de mystérieux. L’horloge biologique humaine ne tourne pas exactement sur 24 heures : sans le lever du soleil pour la recaler chaque matin, elle dérive vers un cycle légèrement plus long. Chaque réveil arrive un peu plus tard, chaque journée vécue par le corps s’étire un peu plus, sans que la personne s’en aperçoive.
Résultat : qui compte en journées subjectives en intègre mécaniquement moins dans une même durée réelle. À la sortie de Lombrives, la majorité du groupe a sous-estimé le temps écoulé, un participant allant jusqu’à évaluer son séjour à 23 jours. Personne n’a surestimé.
Cette dérive n’a rien d’anecdotique : un épisode a vu deux pilotes s’endormir tous les deux en plein vol, avec 153 personnes à bord de leur appareil.
Michel Siffre, pionnier malgré lui, et les 500 jours de Beatriz Flamini
Le phénomène a été documenté dès 1962 par le géologue français Michel Siffre, sorti d’une grotte alpine convaincu qu’on était le 20 août, alors que la mi-septembre était déjà passée. Son cycle naturel s’était étiré à 25 heures. Une décennie plus tard, retourné six mois sous une grotte du Texas, il avait fini par vivre sur un rythme de 36 heures d’éveil suivies de 12 heures de sommeil.
Le record actuel appartient à l’alpiniste espagnole Beatriz Flamini, entrée dans une grotte de Grenade en novembre 2021 et ressortie 500 jours plus tard, en avril 2023. Quand son équipe est venue la chercher, elle pensait n’avoir passé que 160 à 170 jours sous terre.
Une publication parue cinq ans plus tard, sans groupe témoin
L’analyse scientifique sur les données de 13 des 15 volontaires n’a été publiée, dans la revue Chronobiology International, que cinq ans après la fin de la mission, et a fait l’objet d’une correction formelle presque aussitôt. Le chiffre le plus souvent repris, celui de journées moyennes de 32 heures, provient en réalité des déclarations de Clot aux journalistes pendant ces cinq années d’attente, pas de la publication elle-même.
Un neuroscientifique rattaché à un grand institut français a publiquement relevé l’absence de groupe témoin : personne n’est resté en surface dans des conditions comparables pour servir de point de comparaison. Dans une autre étude, le groupe non traité parmi des volontaires alités 60 jours avait perdu 48 % de sa force au mollet, un chiffre qui n’a de sens que parce qu’un groupe témoin existait.
À Lombrives, qu’il s’agisse d’une grotte française ou de tout autre lieu coupé du soleil, le seul constat qui ne souffre aucune contestation reste celui-ci : on y perd toujours la notion du temps dans le sens d’une sous-estimation, jamais d’une surestimation.


