Successions : quand un PDG américain réclame une fiscalité à 100%, la France fait figure de pionnière

Le PDG d’United Airlines Scott Kirby plaide pour un impôt sur les successions proche de 100% aux États-Unis, où seulement 0,2% des héritages sont taxés. Cette proposition radicale contraste fortement avec le système français, qui prélève jusqu’à 45% en ligne directe, illustrant deux philosophies opposées de la transmission patrimoniale et de la lutte contre les inégalités.

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Successions : quand un PDG américain réclame une fiscalité à 100%, la France fait figure de pionnière © Social Mag

Une prise de position inédite dans le monde des affaires américain

Le 18 octobre 2026, Scott Kirby, PDG d’United Airlines depuis 2020, a créé la surprise en déclarant au New York Times que les États-Unis devraient instaurer un impôt sur les successions « proche de 100% à un certain niveau ». À 59 ans, ce dirigeant qui a vu l’action de sa compagnie progresser de plus de 300% sous sa direction, affirme sans détour : « Les inégalités de richesse sont devenues un danger pour notre société, et nous devons y remédier. Nous devrions avoir un impôt national sur la richesse – cela ne fonctionnera pas au niveau des États car les gens déménageront simplement. Et je pense que nous devrions avoir des droits de succession qui approchent les 100% à un certain niveau. Je les paierais moi-même ».

Cette déclaration intervient dans un contexte où les tarifs aériens nationaux ont bondi de 22% en septembre 2026 par rapport à l’année précédente, une hausse que Kirby justifie par les coûts opérationnels inhérents au transport aérien. Paradoxalement, ce dirigeant qui défend les prix élevés pratiqués par son entreprise se positionne désormais comme un partisan d’une redistribution fiscale radicale, rejoignant ainsi un petit cercle de figures du capitalisme américain comme Warren Buffett, Bill Gates ou George Soros, qui plaident depuis des années pour une fiscalité plus progressive.

Le système américain des successions : une générosité qui interroge

Pour comprendre l’ampleur de la proposition de Scott Kirby, il convient d’examiner le cadre fiscal actuel aux États-Unis. Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas d’impôt fédéral sur les héritages individuels outre-Atlantique. Seul un impôt sur les successions s’applique, mais avec un abattement considérable de 15 millions de dollars par personne. Cette disposition généreuse conduit à une situation pour le moins éloquente : seulement 0,2% des successions américaines sont suffisamment importantes pour être soumises à l’impôt fédéral.

Selon une analyse de la Tax Foundation, cette exemption a été considérablement augmentée ces dernières années, notamment sous l’administration Trump avec le One Big Beautiful Bill Act, qui a pérennisé les réductions d’impôts favorables aux revenus élevés. Le taux maximal d’imposition sur les successions s’élève certes à 40% au-delà du seuil d’exemption, mais les stratégies d’optimisation fiscale permettent souvent de réduire substantiellement cette charge.

Marc Benioff, PDG de Salesforce, qui avait déjà plaidé en 2019 pour une augmentation des impôts sur les hauts revenus, soulignait dans une récente tribune du Wall Street Journal datée du 16 octobre 2026 que « l’accumulation dynastique de richesses sans contribution fiscale significative crée une aristocratie économique incompatible avec les valeurs démocratiques américaines ».

La France, laboratoire d’une fiscalité successorale progressive

Face à ce modèle américain minimaliste, la France offre un contraste saisissant. L’Hexagone dispose d’un système de droits de succession parmi les plus progressifs au monde, avec un barème qui peut atteindre 45% en ligne directe pour les patrimoines dépassant 1,8 million d’euros par héritier. Contrairement aux États-Unis, les abattements français sont bien plus modestes : 100 000 euros par enfant et par parent, renouvelables tous les quinze ans.

Selon les dernières données publiées par la Direction générale des finances publiques le 14 octobre 2026, les droits de succession ont rapporté 17,3 milliards d’euros à l’État français en 2025, soit une augmentation de 8,4% par rapport à l’année précédente. Cette progression témoigne à la fois de la valorisation du patrimoine immobilier et de l’efficacité relative du système français de prélèvement sur les transmissions patrimoniales.

Toutefois, le modèle français n’échappe pas aux critiques. Une étude de l’Institut des politiques publiques parue le 17 octobre 2026 révèle que malgré des taux nominaux élevés, les dispositifs d’optimisation – assurance-vie, donations anticipées, pactes Dutreil pour les entreprises familiales – permettent aux patrimoines les plus importants de réduire significativement leur charge fiscale effective. Les 10% de successions les plus élevées ne supporteraient en réalité qu’un taux effectif moyen de 22%, bien loin du taux marginal théorique.

Deux philosophies de la transmission patrimoniale

Au-delà des mécanismes techniques, ces divergences fiscales reflètent des conceptions profondément différentes de la justice sociale et de la méritocratie. Le système américain repose historiquement sur l’idée que la fortune acquise par le travail peut être librement transmise, incarnant le « rêve américain » où chaque génération construit son propre succès. Cette vision explique pourquoi les tentatives de renforcement de la fiscalité successorale se heurtent régulièrement à une opposition farouche, y compris parmi des populations qui ne seront jamais concernées par ces prélèvements.

La tradition française, héritière d’une longue histoire de régulation des fortunes depuis la Révolution, privilégie davantage l’égalité des chances et la limitation de la reproduction des inégalités entre générations.

Néanmoins, cette approche française connaît ses propres limites. Le débat sur la fiscalité des successions ressurgit régulièrement, notamment concernant la transmission des entreprises familiales et des exploitations agricoles, où les héritiers peuvent se trouver contraints de vendre pour s’acquitter des droits. Les dispositifs d’exonération partielle, comme le pacte Dutreil, qui permet de réduire de 75% la base taxable sous certaines conditions, tentent de concilier justice fiscale et préservation du tissu économique.

Une convergence improbable mais révélatrice

La proposition de Scott Kirby, aussi radicale soit-elle, s’inscrit dans un mouvement de fond observable des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, plusieurs États comme New York et Washington ont récemment renforcé leurs propres taxes sur les successions, tandis qu’en France, le débat se poursuit sur l’opportunité d’un renforcement des droits de mutation à titre gratuit pour financer la transition écologique et réduire la dette publique.

Selon une enquête du Pew Research Center publiée le 13 octobre 2026, 67% des Américains estiment désormais que les inégalités de richesse constituent un problème majeur, contre 47% il y a dix ans. Cette évolution de l’opinion publique pourrait progressivement modifier le paysage politique, même si la probabilité d’une réforme radicale reste faible à court terme, particulièrement sous une administration républicaine.

En France, un sondage IFOP réalisé les 11 et 12 octobre 2026 indique que 58% des Français se déclarent favorables à un alourdissement de la fiscalité successorale pour les patrimoines dépassant cinq millions d’euros, mais seulement 31% soutiendraient un taux confiscatoire proche de 100% comme le suggère Kirby.

Les limites économiques d’une fiscalité confiscatoire

Si la position du PDG d’United Airlines séduit par sa dimension égalitaire, elle soulève néanmoins de nombreuses interrogations économiques. Une imposition quasi-totale des successions pourrait inciter à des délocalisations massives de capitaux, à une consommation effrénée en fin de vie ou à des stratégies d’évitement sophistiquées. L’expérience française de l’impôt sur la fortune, qui a conduit au départ de nombreux contribuables fortunés avant sa transformation en impôt sur la fortune immobilière en 2018, illustre les difficultés de mise en œuvre d’une fiscalité patrimoniale ambitieuse dans un monde globalisé.

Scott Kirby reconnaît d’ailleurs cette limite en insistant sur la nécessité d’un impôt « national » plutôt qu’au niveau des États fédérés. Toutefois, dans un contexte de concurrence fiscale internationale, même un dispositif fédéral américain pourrait inciter certains ultra-riches à renoncer à leur citoyenneté ou à transférer leurs actifs vers des juridictions plus clémentes.

L’économiste Thomas Piketty, interrogé par Les Échos le 18 octobre 2026, nuance cette crainte : « Les études montrent que les départs fiscaux concernent une minorité, et qu’un système bien conçu, coordonné internationalement, peut limiter considérablement l’évasion. La question n’est pas tant technique que politique ».

Vers une redéfinition du contrat social

Au-delà des aspects techniques, la prise de position de Scott Kirby et les débats qu’elle suscite révèlent une interrogation plus profonde sur le contrat social contemporain. Dans un contexte où la pandémie de COVID-19 a exacerbé les inégalités patrimoniales, où la transition écologique nécessite des investissements publics considérables et où la dette publique atteint des niveaux historiques, la question du financement de l’État-providence se pose avec une acuité renouvelée.

Malgré leurs traditions distinctes, la France et les États-Unis se trouvent confrontés à des défis similaires : comment concilier efficacité économique, justice sociale et soutenabilité budgétaire ? Comment prévenir la formation d’une aristocratie patrimoniale tout en préservant les incitations à l’entrepreneuriat et à l’innovation ? Ces questions, loin d’être purement théoriques, détermineront largement les trajectoires économiques et sociales des prochaines décennies.

Alors que Scott Kirby affirme vouloir payer lui-même les impôts qu’il appelle de ses vœux, reste à savoir si cette posture, aussi sincère soit-elle, parviendra à infléchir des systèmes fiscaux profondément ancrés dans des cultures politiques centenaires. Entre le modèle américain de la transmission patrimoniale quasi-libre et une hypothétique fiscalité confiscatoire, l’expérience française d’une progressivité mesurée offre peut-être une voie médiane, imparfaite mais pragmatique, dans la recherche d’un équilibre toujours précaire entre liberté économique et cohésion sociale.

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