Nutri-score : les débats se poursuivent en amont de sa possible généralisation

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  • Publié le: vendredi 21 janvier 2022

Si la Commission européenne projette d’adopter, d’ici fin 2022, un logo nutritionnel harmonisé et obligatoire à l’échelle du continent, sa forme et la méthodologie associée nourrissent de nombreux débats. Le Nutri-score, né en France et désormais présent dans sept pays, fait office de candidat à sa généralisation. Mais des voix s’élèvent pour en critiquer les faiblesses.

Le Nutri-score est-il sur les rails de sa généralisation en Europe ? C’est ce que suggère le vote des eurodéputés, en octobre dernier, en faveur d’une résolution invitant la Commission européenne à mettre au point un système harmonisé et obligatoire d’étiquetage nutritionnel sur la face avant des emballages. Alors qu’une proposition de loi est attendue fin 2022 pour définir les contours d’un tel dispositif, le Nutri-score pourrait servir de base au futur logo nutritionnel européen.

Un système pour le moment basé sur le volontariat 

Ce système est né des travaux menés par l’épidémiologiste et spécialiste de la nutrition Serge Hercberg, avant d’être progressivement instauré en France à partir de 2016. Le logo, apposé par les producteurs volontaires sur les emballages de leurs produits, informe sur la qualité nutritionnelle de ces derniers sous une forme simplifiée. Un score allant de A à E détermine, sur une portion de 100 g ou de 100 mL, les vertus d’un produit en prenant en compte les nutriments à favoriser (fibres, protéines, fruits, légumes) et ceux à limiter (acides gras saturés, sucres, sel).

Les produits étiquetés avec le Nutri-score, non obligatoire à l’heure actuelle, représenteraient plus de la moitié des volumes de vente du marché alimentaire en France d’après une évaluation gouvernementale. Parmi les marques engagées dans la démarche, se trouve le spécialiste du surgelé Findus. « Le Nutri-score n’est pas un objectif ou une ambition en soi, mais un outil qui vient confirmer des efforts accomplis depuis des dizaines d’années », explique la directrice marketing Virginie Habermacher.

Lors de la mise en place du dispositif par Findus, en septembre 2018, 89 % des références de la marque sont notées A ou B. Fin 2019, ce pourcentage grimpe à 95 %. Objectif pour cette nouvelle année 2022 : atteindre les 98 % du portefeuille en Nutri-score « vert ». Cette évolution est symptomatique de l’effet d’entraînement que peut susciter le logo auprès des industriels, encouragés à améliorer leurs recettes. Au point que le système devient un outil de pilotage interne. « Dès la conception d’un produit, on prend en compte le calcul du Nutri-score comme l’un de nos indicateurs de développement », souligne Dominique Geirnaert, responsable R&D pour Nomad Foods, la société mère de Findus. « Sur du surgelé salé, on ne va pas lancer un nouveau produit avec un score E. »

Des effets de bord contestés

Le Nutri-score ne fait pourtant pas l’unanimité et sa possible généralisation inquiète. « Le Nutri-score peut être considéré comme un levier de progrès, mais ce n’est pas non plus la panacée », insiste l’expert de la consommation Philippe Goetzmann. « En faire l’alpha et l’oméga de la nutrition est une vraie erreur. » En cause : notre alimentation n’est pas simplement une addition de produits mais une combinatoire, liée à des enjeux de rythme de consommation et de quantité. « En ce sens, le Nutri-score a une limite puisqu’il note les ingrédients et non le plat final », précise l’expert. C’est-à-dire qu’un plat composé exclusivement de produits notés A peut ne pas être nutritionnellement bon. Réciproquement, un repas impliquant des ingrédients dont le Nutri-score est rouge n’est pas nécessairement mauvais.

La question des appellations d’origine protégées (AOP) est également au cœur des débats. Par nature, les produits concernés sont tenus par des cahiers des charges particulièrement stricts. C’est le cas de certains symboles des traditions culinaires locales, tels que le fromage, la charcuterie ou l’huile d’olive. Aussi les responsables de l’AOP roquefort, contraints de se voir attribuer la note E, ont-ils dénoncé en octobre dernier une « approche punitive ». Dans la foulée, le ministre de l’agriculture Julien Denormandie a appelé à revoir la méthodologie du Nutri-score, pour ne pas pénaliser notamment les produits de montagne.

Plus largement, la logique du Nutri-score peut difficilement s’appliquer là où la consommation se déplace. « Sur les vingt dernières années, 80 % de la croissance du nombre de repas servis en France a été captée par la consommation hors domicile », rappelle Philippe Goetzmann. Dès lors, la question est de savoir comment calculer un tel score pour le pad thaï ou la pizza que l’on se fait livrer à domicile. « Le Nutri-score des frites du McDo est calculable parce que toutes les productions sont normées au niveau national voire international », selon le consultant. « Vous savez que le Big Mac d’Aurillac est le même que celui de Lille. » À l’inverse, le score d’une Margherita peut sensiblement différer d’un pizzaïolo à l’autre, en fonction des ingrédients utilisés.

Comment expliquer la diffusion du Nutri-score en France ?

Malgré ces écueils, nombreux sont les industriels et les distributeurs à avoir adopté la démarche. Olivier Dauvers, journaliste spécialiste de la grande distribution, avance deux explications, l’une principale et l’autre secondaire. « Dès lors que les distributeurs ont décidé de jouer le jeu pour leurs marques distributeurs, une masse critique a été atteinte et cela a donné de la visibilité au dispositif », assure-t-il. « Si les distributeurs n’avaient pas joué le jeu de manière aussi massive, cela aurait évidemment été plus difficile d’entraîner les industriels. » En moyenne, la volumétrie potentielle d’un distributeur avoisine en effet 5 000 à 7 000 produits par enseigne. Le Drive a aussi constitué un levier important, puisqu’il suffit de rajouter une fiche technique en ligne sans avoir à réimprimer des packs.

« L’explication secondaire, c’est qu’on a vu très tôt des corrélations entre la couleur du Nutri-score d’un produit et sa performance commerciale », poursuit Olivier Dauvers. Autrement dit, le consommateur est réceptif à cette information et modifie, même partiellement, son comportement en conséquence. « Les distributeurs ont compris que l’attente du consommateur pour du fléchage était là », conclut-il. « Mais cela ne peut aller que lentement, avec une forme d’obligation de marché et non de droit. Il n’y a que le temps qui le permette. » Pour Olivier Dauvers, il s’agit d’une bonne direction dès lors que le dispositif participe à éclairer les choix du consommateur.

L’enjeu véritable, enfin, repose sur la pédagogie déployée autour du Nutri-score, en sus du système de notation en lui-même. « Ce qui manque aujourd’hui, c’est de mettre en place une meilleure explication pour faire monter en compétence le consommateur, et de ne pas être dans une vision “c’est bon, c’est pas bon” », relève Sandrine Raffin, fondatrice et PDG de l’agence LinkUp Factory. « Il faut arrêter de considérer que les Français veulent du prêt-à-penser : ils ont besoin et envie qu’on leur explique mieux. » Elle estime que ce surplus d’accompagnement est nécessaire pour qu’un score soit réellement un outil de progression sur les choix nutritionnels et ne stigmatise pas les aliments les plus gourmands. Le risque est que le consommateur soit amené à s’interdire de manger du chaource ou un biscuit, plutôt que d’en limiter la quantité et la fréquence.

« Je pense que l’arbitrage des ménages ne se fait pas en rayon mais chez soi », ajoute Sandrine Raffin. Les achats sont souvent anticipés et guidés par une liste de courses établie à la maison ou bien par des habitudes solidement ancrées, d’autant plus en cas de budget restreint. Ceci renforce l’impératif d’une pédagogie intégrant les notions de portion, de combinaison et de fréquence. Pareille approche implique de se rendre compte de la réalité du terrain vécue par des familles monoparentales, des enfants qui mangent seuls, des actifs qui n’ont pas le temps de préparer leur repas, etc. C’est à l’entièreté de cette complexité que la Commission européenne s’apprête à être confrontée, dans les mois à venir, en vue de l’établissement d’un étiquetage aussi robuste que possible.

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