Le gouvernement met en avant sa nouvelle stratégie pour revitaliser le tourisme dans les Outre-mer. Pourtant, une question persiste : les 25 000 à 30 000 emplois directs annoncés bénéficieront-ils aux habitants locaux ou enrichiront-ils principalement les grands groupes extérieurs ? Alors que Mayotte se relève après les cyclones Chido et Dikeledi, et que les PME ultramarines naviguent dans les complexités des financements européens, les enjeux sociaux et environnementaux méritent d’être considérés autant que les données macroéconomiques.
Le tourisme ultramarin : source d’emploi pour tous ?
En 2025, les territoires d’Outre-mer ont accueilli 2,23 millions de touristes arrivés par avion, retrouvant leur niveau de 2019. Un signe positif après les années de crise sanitaire. Le secteur représente désormais 7 à 10 % du PIB ultramarin et soutient entre 25 000 et 30 000 emplois directs, selon les chiffres gouvernementaux présentés lors du Comité stratégique du tourisme Outre-mer réuni à Bercy le 14 septembre 2026.
Cependant, la réalité derrière ces chiffres est plus complexe. Les emplois dans le tourisme ultramarin sont souvent saisonniers, concentrés entre décembre et avril, et peu qualifiés : personnel d’entretien, serveurs, agents d’accueil. Les postes à responsabilité échappent souvent aux résidents locaux, captés par des cadres métropolitains ou expatriés. La formation professionnelle reste un enjeu crucial : combien de jeunes Guadeloupéens, Martiniquais ou Réunionnais accèdent réellement aux métiers du management hôtelier, de la conception d’expériences touristiques ou du marketing territorial ?
L’effondrement d’Air Antilles en 2017 illustre la vulnérabilité du secteur. La disparition d’un acteur clé entraîne la perte de centaines d’emplois, sans filet de sécurité pour les salariés locaux. Aujourd’hui, Air Caraïbes intensifie ses liaisons inter-îles avec jusqu’à sept vols quotidiens entre Pointe-à-Pitre et Fort-de-France, tandis qu’Air France ouvrira une ligne directe vers Panama City le 11 décembre 2026. Mais cette consolidation bénéficie-t-elle réellement aux travailleurs ultramarins ou renforce-t-elle les positions dominantes de quelques opérateurs ?
Tourisme diversifié : risque ou chance pour les communautés locales ?
Le ministre Serge Papin a insisté lors du comité stratégique sur la diversification de l’offre touristique, souhaitant dépasser l’image réductrice du soleil et de la plage. Le spiritourisme autour du rhum, le tourisme de savoir-faire artisanal et les randonnées dans les patrimoines naturels et culturels sont mis en avant. Cette ambition, bien que louable, soulève des questions d’appropriation culturelle et de justice économique.
La transformation des distilleries de rhum en attractions touristiques, l’ouverture des ateliers d’artisans au public ou la promotion des traditions culinaires créoles peuvent générer des revenus supplémentaires pour les communautés, à condition que les bénéfices restent locaux. Le risque est que des investisseurs extérieurs rachètent les marques patrimoniales, standardisent les expériences pour plaire aux touristes internationaux, et réduisent les savoir-faire ancestraux à des produits de consommation aseptisés.
L’État s’engage à publier un guide pour rendre les financements européens plus accessibles aux collectivités, entreprises et associations ultramarines. Serge Papin soulève la question cruciale : « Comment faire de l’Europe un levier, pas un labyrinthe ». Actuellement, les petites structures locales manquent souvent de l’ingénierie administrative nécessaire pour monter des dossiers complexes. Résultat : les fonds européens profitent davantage aux grands groupes disposant de services juridiques dédiés, laissant persister une asymétrie qui creuse les inégalités économiques.
Durabilité climatique : allier croissance touristique et résilience environnementale
Accroître les flux touristiques dans des territoires déjà vulnérables aux cyclones, à l’érosion côtière et à la montée des eaux pose un défi éthique et pratique. L’État inclut officiellement l’autonomie énergétique, la gestion de l’eau et la protection de la biodiversité dans sa stratégie. Mais les moyens sont-ils à la hauteur des intentions ?
Mayotte, dévastée par les cyclones Chido et Dikeledi, doit reconstruire sa filière touristique. Atout France soutient des projets d’extension et de rénovation hôtelière. Pourtant, l’île reste l’un des territoires ultramarins les plus pauvres, avec des infrastructures sanitaires et éducatives insuffisantes. Investir dans le tourisme avant de garantir l’accès à l’eau potable ou aux soins pour tous les Mahorais pose des questions d’équité. Le développement touristique ne doit pas se limiter aux zones côtières, tandis que l’arrière-pays est négligé.
Les Outre-mer dépendent massivement des énergies fossiles importées, avec des coûts électriques élevés. Développer un tourisme à faible empreinte carbone nécessite des investissements massifs dans le solaire, l’éolien, la géothermie. De même, la pression sur les ressources en eau s’intensifie : chaque touriste consomme en moyenne trois fois plus d’eau qu’un résident. Quant à la biodiversité exceptionnelle des récifs coralliens, des forêts tropicales et des lagons, elle est menacée par la surfréquentation, la pollution et l’artificialisation des littoraux. Le plan gouvernemental mentionne ces enjeux, mais sans détailler les budgets ni les indicateurs de suivi.
Recommandations pour une stratégie plus inclusive et durable
Pour que la stratégie touristique ultramarine profite réellement aux habitants, plusieurs leviers doivent être actionnés. Instaurer des quotas d’emplois locaux dans les projets financés par des fonds publics ou européens. Créer des fonds de garantie pour faciliter l’accès au crédit des PME ultramarines, souvent pénalisées par des taux d’intérêt plus élevés. Conditionner les aides au respect de critères environnementaux stricts : bilan carbone, gestion circulaire de l’eau, préservation des écosystèmes. Impliquer les communautés locales dès la conception des projets touristiques, via des consultations publiques et des mécanismes de gouvernance partagée. Enfin, mesurer l’impact social réel : combien d’emplois pérennes créés ? Quelle part de la valeur ajoutée reste dans les territoires ? Quels indicateurs de bien-être pour les populations ?
Début 2026, une baisse de 5 % des arrivées aériennes par rapport au premier trimestre 2025, avec une chute de 7 % en zone Antilles-Guyane, indique la fragilité du modèle. Les habitants des Outre-mer méritent mieux qu’une croissance touristique qui les laisserait spectateurs. La diversification annoncée doit s’accompagner d’une répartition équitable des richesses, d’une protection environnementale renforcée et d’une reconnaissance des savoir-faire locaux. Sinon, les promesses gouvernementales pourraient rester lettre morte et les inégalités s’accroître.
