L’Italie s’apprête à opérer un tournant important dans son modèle social. Chaque nouveau-né pourrait se voir attribuer un livret de prévoyance avec 1 000 euros ou 50 euros mensuels pendant trois ans, financé par l’État. Présentée comme une réponse au vieillissement démographique, cette mesure transfère la charge du financement des retraites vers les familles. Qui profitera vraiment de ce dispositif ? Quelles inégalités sociales s’installent dès la naissance ?
Le livret de prévoyance : un bénéfice inégal ?
Le gouvernement de Giorgia Meloni envisage deux options pour ce livret : un versement unique de 1 000 euros à la naissance ou bien 50 euros par mois sur trois ans, totalisant 1 800 euros. Le Figaro rapporte que cet argent est destiné à être investi sur les marchés financiers jusqu’à la retraite du bénéficiaire. Toutefois, un capital initial de 1 000 euros est-il suffisant face à l’affaiblissement du système par répartition ?
Avec 355 000 naissances en 2025, soit une baisse de 3,9 % par rapport à 2024, et un taux de fécondité à 1,14 enfant par femme, l’Italie atteint un creux historique. En 2050, les plus de 65 ans représenteront 34,5 % de la population. Dans ce contexte, le système de retraite par répartition, où les actifs financent les pensions des retraités, s’affaiblit. L’âge légal de départ a déjà été fixé à 67 ans sans rétablir l’équilibre.
Après l’épargne initiale de l’État, les parents, grands-parents et proches peuvent contribuer au livret. Le bénéficiaire pourra aussi l’alimenter durant sa vie active. Ce mécanisme dépend de la capacité financière des familles, creusant ainsi les inégalités sociales. Un enfant de famille aisée accumulera un capital retraite bien supérieur à un enfant issu d’un milieu précaire.
Comme le note Quotidiano, un fonds de pension n’incite pas à avoir un enfant, contrairement à un emploi stable, un logement abordable, et des services pour l’enfance. L’Italie mise sur la finance, négligeant les leviers structurels de la natalité.
Un transfert de responsabilité vers les familles
Le passage d’un système par répartition à un système par capitalisation modifie le contrat social. Le premier modèle repose sur la solidarité intergénérationnelle, tandis que le second exige que chacun constitue son propre capital, exposé aux fluctuations des marchés. Les crises financières passées ont démontré cette volatilité. Qui garantira un rendement suffisant sur plusieurs décennies ?
Ce dispositif italien s’inscrit dans une tendance à la privatisation des retraites. L’État réduit son rôle, transférant la charge aux individus, et les familles deviennent les principales garantes de la sécurité financière de leurs enfants à la retraite. Que deviendront ceux qui ne pourront pas alimenter le livret ?
Le gouvernement Meloni compte sur les familles pour compléter l’apport initial, mais cette supposition repose sur l’idée que toutes disposent des moyens nécessaires. France Info indique que le projet pourrait entrer dans le budget 2027, mais les modalités d’abondement restent floues. Les grands-parents devront-ils puiser dans leur pension pour aider leurs petits-enfants ? Les parents devront-ils choisir entre leurs dépenses et l’épargne de leur enfant ?
Pour les familles modestes, l’obligation morale de contribuer au livret pourrait peser lourdement. Présenté comme universel, le dispositif pourrait en réalité accentuer les inégalités, laissant ceux qui ne peuvent pas abonder avec un désavantage pour leur future retraite.
Un modèle allemand instructif
En 2026, l’Allemagne a mis en place un dispositif similaire, mais conditionné : seuls les enfants scolarisés entre 6 et 18 ans reçoivent 10 euros mensuels de l’État, les sommes étant bloquées jusqu’à la retraite à 67 ans. Ce modèle exclut d’emblée les enfants non scolarisés, souvent issus de milieux vulnérables. L’intention se heurte à la réalité : le système creuse les écarts au lieu de les réduire.
Comme l’Italie, l’Allemagne est confrontée à un déclin démographique et à un système de répartition sous pression. Mais en conditionnant l’accès au dispositif, elle introduit une sélection sociale implicite. Les familles les plus fragiles, celles qui auraient le plus besoin d’aide, risquent d’être laissées pour compte.
Le risque d’exclusion plane aussi sur le dispositif italien. Si l’abondement volontaire devient la norme, les enfants de familles incapables de contribuer n’accumuleront qu’un maigre capital. À 67 ans, leur livret de prévoyance ne suffira pas à compenser une pension publique insuffisante, les laissant avec un double désavantage.
La question sociale persiste : comment assurer l’équité dans un dispositif basé sur l’épargne individuelle ? L’État italien devra-t-il compenser davantage pour les familles modestes ? Le projet de budget 2027 n’apporte pour l’instant aucune réponse claire.
Rôle des entreprises dans cette nouvelle ère
Face à cette transition vers la capitalisation, les entreprises ont un rôle à jouer. En Italie, certaines pourraient choisir d’abonder les livrets de prévoyance des enfants de leurs salariés, s’inspirant des régimes de retraite complémentaire. Cette initiative relèverait d’une responsabilité sociale, soutenant les familles au-delà du salaire.
En France, où le débat sur la retraite est récurrent, des dispositifs comme le plan d’épargne retraite entreprise existent déjà. Les entreprises françaises pourraient suivre l’exemple italien en renforçant leur politique sociale et en aidant leurs salariés à constituer un capital retraite. Cette démarche pourrait également accroître leur attractivité dans un marché de travail tendu.
Toutefois, la RSE ne doit pas justifier un retrait de l’État. Les entreprises peuvent compléter, mais non remplacer, la solidarité collective. Le risque est de créer un système à deux vitesses, où seuls les salariés de grandes entreprises bénéficieraient d’un soutien, laissant les travailleurs précaires sans aide.
L’Italie innove avec son livret de prévoyance dès la naissance, mais cette mesure cache une transformation radicale du contrat social. En transférant la responsabilité de la retraite aux familles, l’État risque de renforcer les inégalités. Le débat ne fait que commencer, tant en Italie qu’ailleurs en Europe.

