Vu de la salle d’un restaurant ou de la réception d’un hôtel, le spectacle peut sembler lointain. Le 13 octobre, les responsables de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH) choisiront le successeur de Thierry Marx. Deux candidats sont en lice : Brice Sannac, 36 ans, hôtelier dans les Pyrénées-Orientales, et Franck Chaumes, restaurateur et président de l’UMIH Gironde.
Sur le papier, le débat pourrait être assez simple. Il devrait porter sur les moyens de défendre une profession confrontée à une équation de plus en plus difficile : charges élevées, recrutement compliqué, évolution des habitudes de consommation, multiplication des normes et fragilité persistante de nombreux établissements. La campagne prend pourtant une autre tournure. Avec le retour dans le jeu de Stéphane Manigold, candidat malheureux à la présidence de l’organisation en 2022, les querelles de la précédente élection ne sont jamais très loin.
Sannac, le pari d’une nouvelle génération
Brice Sannac possède un argument que personne ne peut lui contester : celui de l’âge. À 36 ans, cet hôtelier de cinquième génération, président de l’UMIH des Pyrénées-Orientales et coprésident de l’organisation en Occitanie, peut revendiquer l’incarnation d’une nouvelle génération.
Son discours est à l’avenant. Il promet une UMIH moins verticale, davantage tournée vers ses territoires et une redistribution des moyens au profit des fédérations départementales. Un langage qui n’est pas anodin dans une organisation dont l’efficacité se mesure d’abord à sa capacité à rester en prise avec des adhérents souvent absorbés par la gestion quotidienne de leur établissement.
Le profil est donc séduisant : jeune, professionnel du secteur, implanté localement et porteur d’une promesse de renouvellement. Reste à savoir ce que recouvre exactement ce dernier mot. Car une candidature ne se juge pas seulement à l’état civil de celui qui la porte. Elle se lit aussi à travers les soutiens qui l’entourent.
Le retour de Stéphane Manigold
C’est ici qu’intervient Stéphane Manigold. Le restaurateur parisien connaît bien les élections de l’UMIH : en 2022, il avait lui-même tenté d’en prendre la présidence, avant d’être largement battu par Thierry Marx.
Quatre ans plus tard, il a choisi de ne pas se représenter. Il n’a pas pour autant déserté la campagne. Selon l’AFP, Stéphane Manigold soutient désormais ouvertement Brice Sannac. En soi, rien de plus banal. Dans toute élection professionnelle, les candidats agrègent des soutiens et des réseaux. Et rien ne permet d’affirmer que Brice Sannac serait dépendant de Stéphane Manigold parce que celui-ci a choisi de l’appuyer.
Mais le soutien prend une autre dimension lorsqu’il vient d’un ancien candidat à la présidence, qui fut l’un des principaux protagonistes des affrontements ayant agité l’organisation ces dernières années. D’autant que Stéphane Manigold ne s’est pas contenté de dire tout le bien qu’il pensait de Brice Sannac. Interrogé par l’AFP, il a aussi qualifié de « catastrophique » le bilan de Franck Chaumes. Le soutien devient alors une intervention directe dans la campagne.
Chaumes, un autre homme du métier
Cette offensive a également pour effet de brouiller un récit qui aurait pu être commode : celui du jeune professionnel de terrain face au représentant d’un appareil installé.
Franck Chaumes est lui aussi restaurateur. Président de l’UMIH Gironde et engagé de longue date dans la représentation professionnelle, il connaît les contraintes quotidiennes du secteur. Son expérience syndicale peut être présentée par ses adversaires comme le signe d’une forme de continuité ; elle peut tout autant être défendue comme la connaissance d’une organisation complexe et de ses rapports avec les pouvoirs publics.
Le véritable débat devrait donc être ailleurs : quelle UMIH les deux candidats veulent-ils construire ? Avec quels moyens ? Quelle place donner aux structures départementales ? Quelle stratégie adopter face au gouvernement sur le coût du travail, la fiscalité ou les normes ? Et, surtout, comment convaincre les patrons de cafés, d’hôtels et de restaurants que leur organisation peut encore changer concrètement quelque chose à leur quotidien ? Autant de questions qui risquent de disparaître derrière la bataille des hommes.
Les plaies de 2022 ne sont pas refermées
Car l’élection précédente a laissé des traces. En 2022, la confrontation entre Thierry Marx et Stéphane Manigold avait été particulièrement rude. Elle ne s’était d’ailleurs pas achevée avec le vote.
Après la victoire de Thierry Marx, les relations entre les deux hommes avaient continué de se dégrader. Des accusations avaient été lancées, puis une procédure en diffamation engagée. L’UMIH, qui aurait pu profiter du départ de son président pour refermer cet épisode, voit donc revenir dans la campagne l’un des principaux acteurs de cette période.
C’est sans doute là que réside la difficulté pour Brice Sannac. Son âge et son parcours lui permettent de revendiquer le renouvellement. Mais plus Stéphane Manigold occupera l’espace autour de sa candidature, plus ses adversaires pourront lui opposer une question embarrassante : peut-on incarner une rupture lorsque l’on est soutenu aussi ostensiblement par l’un des protagonistes de la bataille précédente ? Cela ne préjuge en rien de son indépendance. Mais politiquement, la question existe désormais.
Une profession qui compte ses marges
Elle pourrait surtout paraître secondaire aux yeux des adhérents.
Les patrons de cafés, hôtels et restaurants ont d’autres urgences. Ils comptent leurs marges, cherchent du personnel, absorbent les hausses de coûts et tentent de s’adapter à des clients dont les habitudes changent. Pour eux, la valeur d’une organisation patronale se mesure moins aux alliances conclues dans ses instances qu’aux résultats obtenus dans les négociations avec les pouvoirs publics.
C’est précisément ce qui devrait faire de cette élection autre chose qu’une bataille d’appareil.
Brice Sannac peut défendre une génération, une méthode et une organisation plus décentralisée. Franck Chaumes peut opposer son expérience professionnelle, son implantation girondine et sa connaissance des rouages syndicaux. Encore faudrait-il que la campagne permette de comparer leurs propositions. Car le risque serait paradoxal : qu’une élection présentée comme celle du renouvellement finisse par rejouer, avec de nouveaux candidats, les affrontements de 2022.
Le renouvellement ne se mesure pas à l’âge
Le 13 octobre, les électeurs de l’UMIH ne choisiront pas seulement entre deux hommes. Ils devront décider de ce qu’ils attendent désormais de leur organisation. Le renouvellement générationnel incarné par Brice Sannac est réel. Il ne suffira toutefois pas, à lui seul, à démontrer que l’UMIH change. Franck Chaumes, de son côté, ne pourra se contenter d’opposer son expérience aux promesses de son concurrent : il devra montrer ce qu’il entend faire différemment.
Quant à Stéphane Manigold, son retour dans la campagne constitue déjà un fait politique. En soutenant Brice Sannac tout en attaquant frontalement Franck Chaumes, il contribue à replacer l’élection dans la continuité des affrontements passés.
La profession aurait sans doute intérêt à ce que le scrutin se joue ailleurs. Non pas sur celui qui incarne le mieux la revanche, la continuité ou la rupture, mais sur une question beaucoup plus prosaïque : lorsque les portes des restaurants se ferment faute de rentabilité, lorsque les hôtels peinent à recruter et lorsque les cafés voient leurs charges augmenter, qui est réellement capable de les défendre ? C’est peut-être à cette aune, davantage qu’à celle des alliances, que se mesurera le véritable renouvellement de l’UMIH.

