En Algérie, la réforme de la retraite anticipée va-t-elle mettre le feu aux poudres ?

  • Publié le: vendredi 25 novembre 2016

A Alger, les derniers jours d’octobre ont pris des airs de mois de mai parisien : les grèves et autres débrayages se sont enchaînés, paralysant de nombreux secteurs de l’économie et de l’administration. Employés des tramways de la capitale, fonctionnaires des administrations nationales ou locales, de la santé ou encore de l’enseignement, tous, supportés par leurs centrales syndicales, ont décidé d’exprimer leur mécontentement. Le 17 octobre, le taux de grévistes algériens aurait ainsi dépassé les 60%, selon le décompte des syndicats autonomes. Le ministère de l’Education, quant à lui, évoque le chiffre de deux enseignants sur dix ayant choisi de ne pas travailler. L’habituelle bataille des chiffres entre syndicats et gouvernement ne saurait pourtant minorer un état de fait : dans l’Algérie de Bouteflika, des sables du Sahara aux faubourgs de la capitale, la grogne monte. En cause, la réforme de la retraite anticipée, annoncée par le gouvernement et qui doit entrer en vigueur le 1er janvier prochain. Mais plus largement, c’est à un gouvernement atone, n’ayant pas su engager à temps les réformes qui lui auraient permis de ne pas glisser dans l’ornière, que les Algériens formulent aujourd’hui leur ras-le-bol.

Une réforme qui arrive trop tard

La retraite anticipée algérienne, c’était la possibilité de faire valoir une partie de ses droits avant 60 ans pour les hommes, avant 55 ans pour les femmes. Une mesure mise en place en 1997, sous la pression du FMI, qui demandait alors que soient compensées les pertes d’emplois dues à la fermeture de nombreuses entreprises publiques. Une aubaine pour de nombreux travailleurs algériens, dont la moitié déposent encore, aujourd’hui, leur dossier de départ à la retraite avant d’atteindre 60 ans. Problème, depuis vingt ans, la situation a bien évolué – sans que les autorités ne semblent s’en émouvoir outre mesure, du moins jusqu’à présent. Car entre-temps, le nombre de retraités algériens a explosé, passant de 1,2 million en 2000 à 2,7 millions de nos jours. Conséquence directe, la Caisse de retraite algérienne accuse un trou de 200 milliards de dinars. Acculé, le gouvernement se défend maladroitement. « Le maintien de la retraite proportionnelle sans condition d’âge mènerait à la faillite de la Caisse nationale de retraite dans les six prochaines années », prophétise ainsi le ministre du Travail, Mohamed El Ghazi, qui dénonce également une « politisation » du dossier.

Dans la population algérienne, incompréhension et inquiétude dominent. Depuis l’annonce gouvernementale, plusieurs milliers de fonctionnaires ont ainsi déposé un dossier de départ anticipé à la retraite. Dans les rues d’Alger, les files d’attente s’allongent devant les guichets. Du côté des syndicats, l’heure est au combat. Pour Nabil Ferguenis, du Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), à la tête de la contestation, le nouveau mode de calcul des pensions pénalisera les fonctionnaires : « le montant des retraites va s’effondrer », s’inquiète-t-il. Même dans le camp de Bouteflika, certains députés haussent le ton, à l’instar de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, citée par Le Monde, et selon qui « la suppression de la retraite anticipée est une fausse solution à un vrai problème ».

A bien y regarder, cette façon de coller un pansement sur une jambe de bois n’est pas nouvelle de la part du régime, confronté depuis des années à une crise structurelle majeure encore aggravée par la chute du prix du baril de pétrole, et qui, pour y répondre, s’est contenté d’enchainer les mesures cosmétiques, quand il ne s’est pas distingué par son immobilisme. Faute d’avoir su engager les indispensables réformes quand il en avait les moyens, le voici aujourd’hui condamné à la fuite en avant.

L’économie au bord du gouffre

Car la situation économique de l’Algérie est des plus inquiétantes. La santé économique du pays repose entièrement sur le pétrole, les exportations d’hydrocarbures comptant pour 60% du budget de l’Etat et pour plus de 90% du volume des exportations algériennes. Avec la chute vertigineuse des cours, ce sont quelque 5,5 milliards d’euros de recettes qui manquent à l’Etat pour le seul premier semestre de l’année 2016. Quant au Fonds de régulation des recettes, « l’assurance vie » du pays constituée sur la collecte des taxes sur les hydrocarbures, il aura fondu de 4 500 milliards de dinars (en 2014) à 740 milliards d’ici à la fin de l’année. Les conséquences de l’hyper-dépendance algérienne au pétrole se font également sentir d’un point de vue monétaire : le dinar algérien a perdu 20% de sa valeur en un an, et l’inflation des produits de consommation dépasse les 8%. Les classes moyennes sont les premières victimes d’une économie que le régime n’a pas souhaité diversifier quand il était encore temps.

Face à l’immobilisme du pouvoir, l’opposition monte au créneau

Jusqu’à aujourd’hui, le pouvoir a reposé sur les deux piliers qu’étaient le saupoudrage d’avantages accordés au moindre frisson populaire – revalorisation des salaires des fonctionnaires en 2011, baisse des taux d’intérêts bancaires pour les créateurs d’entreprise, prêts généreux pour les jeunes chômeurs, allant jusqu’à 100 000 euros – et la corruption généralisée. Peu désireux d’éradiquer la seconde et incapable de poursuivre la distribution de cadeaux, le voici contraint de multiplier les taxes : téléphonie mobile, électricité et carburant, tout y passe, jusqu’à une augmentation généralisée de la TVA, également prévue au 1er janvier, de 17% à 19%.

Pour le leader de l’opposition algérienne, Ali Benflis, « plus de deux années depuis l’enclenchement de la crise énergétique mondiale (…), le régime peine à convaincre de sa capacité à produire une stratégie de riposte adaptée ». L’opposition s’inquiète particulièrement de l’opacité qui entoure le futur projet de loi de finances pour l’année 2017, et de ses répercussions sur le pouvoir d’achat des Algériens. « Le régime politique en place n’offre à l’économie nationale (…) que des perspectives d’une escalade fiscale », sans s’attaquer « aux nombreux dysfonctionnements structurels qui constituent autant d’obstacles majeurs à l’édification d’une économie diversifiée, performante et compétitive », dénonce encore Ali Benflis, dont le parti politique, de concert avec d’autres partis d’opposition, vient de publier un mémorandum détaillé sur les failles du régime et les solutions à y apporter.

La réforme de la retraite anticipée algérienne pourrait n’être qu’une mesure d’austérité supplémentaire, une parmi tant d’autres, de la part d’un gouvernement aux abois, contraint de faire assumer à son peuple les efforts qu’il aurait dû consentir lui-même. Comme ils l’ont déjà tant fait ces derniers mois, les Algériens pourraient se contenter de courber encore un peu plus l’échine, de se serrer encore un peu plus la ceinture, d’encaisser. C’est une option. Mais qui sait, cette réforme pourrait aussi être celle de trop, en dévoilant au grand jour, de façon évidente, l’incapacité totale du gouvernement algérien actuel à prendre soin de son peuple, à organiser autre chose que la prédation inconséquente des richesses du pays. C’est une autre option, et c’est sans doute la plus souhaitable. Les prochaines semaines trancheront.

Reda sekkouri

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