La Commission européenne vient de frapper fort contre Meta. Pour la première fois depuis dix-sept ans, l’autorité de régulation européenne ordonne au géant américain de rétablir l’accès gratuit des chatbots d’intelligence artificielle concurrents à WhatsApp for Business. Cette mesure provisoire exceptionnelle s’inscrit dans une enquête approfondie sur les pratiques anticoncurrentielles présumées de l’entreprise de Mark Zuckerberg.
L’affaire cristallise les tensions croissantes entre Bruxelles et les géants technologiques américains, tout en révélant les enjeux stratégiques colossaux qui se jouent autour de l’intelligence artificielle et de l’accès aux plateformes de communication les plus populaires d’Europe.
Quand Meta ferme la porte aux concurrents
Tout commence en octobre dernier. Meta décide brutalement de fermer l’accès de son interface de programmation WhatsApp for Business (API) aux services d’intelligence artificielle concurrents. Seule exception notable : son propre assistant Meta AI conserve ses privilèges d’accès.
Cette API constitue le pont technologique indispensable permettant aux entreprises de connecter leurs systèmes à WhatsApp. En bloquant cet accès, Meta empêche de facto les chatbots tiers de communiquer avec les utilisateurs européens via la plateforme de messagerie la plus utilisée du continent.
Face aux premières protestations, l’entreprise californienne tente un compromis en mars. Elle rouvre partiellement l’accès, mais impose des frais si élevés qu’ils rendent l’utilisation économiquement insoutenable pour la plupart des concurrents, selon la BBC.
L’Europe contraint Meta à rouvrir WhatsApp aux chatbots concurrents
Cette stratégie n’échappe pas à la vigilance de la Commission européenne. Teresa Ribera, vice-présidente exécutive chargée de la concurrence, dénonce publiquement cette approche : « Il semble que Meta compte tirer parti de la portée considérable et de la domination probable de WhatsApp pour favoriser son propre assistant IA et exclure ses rivaux. »
L’enquête avait été déclenchée dès décembre 2024 par plusieurs plaintes convergentes. The Interaction Company of California, développeur de l’assistant IA Poke.com, la start-up française Agentik et un concurrent espagnol avaient tous saisi les autorités européennes. Ces entreprises accusent Meta d’utiliser sa position dominante pour étouffer la concurrence naissante sur le marché de l’intelligence artificielle conversationnelle.
La Commission escalade rapidement le dossier, émettant des accusations formelles dès février, puis des charges supplémentaires en avril. « Sur des marchés en évolution rapide, la concurrence peut être perdue bien avant qu’une décision finale ne soit adoptée », justifie Teresa Ribera pour expliquer l’urgence de cette mesure provisoire exceptionnelle.
Des sanctions immédiates et lourdes de conséquences
La décision européenne impose des obligations strictes à Meta dans un délai extrêmement serré. L’entreprise dispose de seulement cinq jours ouvrables pour rétablir l’accès de ses concurrents à l’API WhatsApp for Business, exactement dans les mêmes conditions tarifaires et techniques qu’avant octobre dernier.
Au-delà de cette obligation immédiate, Meta encourt des sanctions financières particulièrement lourdes. Si l’enquête européenne conclut effectivement à une violation des règles de concurrence, l’entreprise pourrait être condamnée à payer une amende pouvant atteindre 10% de son chiffre d’affaires annuel mondial. Avec un chiffre d’affaires de plus de 134 milliards de dollars en 2023, l’amende potentielle dépasserait les 13 milliards de dollars.
Cette mesure provisoire présente un caractère historique puisqu’elle constitue la première intervention de ce type de la Commission européenne depuis 2007, selon le communiqué officiel de Bruxelles. Elle illustre la détermination croissante de l’Union européenne à réguler les géants technologiques américains.
Meta riposte et dénonce un « dépassement réglementaire »
La réaction de Meta ne se fait pas attendre. Un porte-parole de l’entreprise dénonce un « dépassement réglementaire subventionné par les nombreuses entreprises européennes qui paient ». La firme de Menlo Park argue que la Commission européenne offre de facto un accès gratuit à son service WhatsApp Business à des entreprises comme OpenAI, pourtant valorisées à plusieurs milliards de dollars.
« La Commission européenne a décidé qu’OpenAI et certaines des plus grandes entreprises du monde peuvent utiliser gratuitement le produit payant WhatsApp Business », s’insurge le porte-parole officiel de Meta. L’entreprise a d’ores et déjà annoncé son intention de faire appel de cette décision devant les juridictions européennes.
Meta défend par ailleurs son approche en soulignant que les concurrents disposent d’autres canaux pour atteindre les consommateurs européens : magasins d’applications, systèmes d’exploitation, appareils connectés, sites web et partenariats industriels. Cette stratégie de contournement rappelle d’ailleurs certaines techniques utilisées par les arnaqueurs en ligne pour multiplier leurs points d’entrée vers les utilisateurs.


