Marie, 67 ans, retraitée à Marseille, doit choisir entre chauffer son studio ou manger trois repas par jour. Elle a contacté le Secours populaire en septembre. Elle n’est pas seule : plus de la moitié des personnes accompagnées par l’association cette année demandent une aide énergétique. Pendant ce temps, le gouvernement vient de supprimer cinq programmes d’aide à la précarité énergétique représentant 100 millions d’euros. L’État se retire, les associations suffoquent, et les pauvres gèlent.
2026 : l’année où l’État renonce à lutter contre la précarité énergétique
L’hiver 2026-2027 marque un tournant brutal dans la politique sociale française. Alors que 35% des ménages déclarent souffrir du froid dans leur logement pendant au moins 24 heures (contre 14% en 2020), le gouvernement supprime cinq dispositifs majeurs de lutte contre la précarité énergétique. Un paradoxe glaçant qui révèle l’abandon progressif des plus vulnérables face à la rigueur hivernale qui s’annonce.
Cinq programmes d’aide supprimés, 100 millions d’euros volatilisés : la liste des abandons
Les coupes budgétaires frappent de plein fouet les dispositifs d’accompagnement. Actee, Toits d’abord, Territoires zéro exclusion énergétique, Slime et Tims disparaissent purement et simplement. Ces programmes représentaient environ 100 millions d’euros de financements en 2026, selon les données publiées par Le Dauphiné. Derrière ces acronymes techniques se cachent des milliers de familles qui bénéficiaient d’un accompagnement pour rénover leur logement, isoler leurs combles ou remplacer leur vieille chaudière.
La suppression intervient au pire moment. Le prix du litre de fioul domestique a quasiment doublé en un an, passant d’environ 1 euro à pratiquement 2 euros. Le gaz connaît trois augmentations successives : +5,6% en septembre, +6,3% en octobre et +6,6% début novembre pour les ménages sans offre à prix fixe. Même le tarif réglementé de l’électricité grimpe de 2,5% à l’été 2026.
Actee, Toits d’abord, Tims : des noms oubliés, des milliers de familles oubliées
Actee accompagnait les copropriétés fragiles dans leurs travaux de rénovation énergétique. Toits d’abord ciblait les personnes sans domicile fixe ou en hébergement précaire. Territoires zéro exclusion énergétique expérimentait des solutions locales contre la précarité. Chacun de ces dispositifs répondait à un besoin spécifique, identifié après des années d’observation terrain. Leur disparition simultanée laisse un vide béant.
Bernard Doroszczuk, Médiateur national de l’énergie, alerte : « L’électrification des usages doit être pensée en même temps que la lutte contre la précarité énergétique. Il y a un risque d’une transition énergétique à deux vitesses, avec d’un côté les ménages qui auront les moyens de sortir rapidement des sources d’énergie carbonées et, de l’autre, des consommateurs plus vulnérables, captifs de leur énergie et susceptibles d’être exposés à une hausse durable de leurs factures. »
Le Secours populaire en première ligne : une association débordée face à l’urgence
Plus de 50% des demandes d’aide concernent l’énergie : l’association crie à la saturation
Les associations caritatives deviennent le dernier rempart contre le froid. Plus de la moitié des personnes accompagnées par le Secours populaire contactent désormais l’organisation pour un soutien énergétique. Un chiffre inédit qui témoigne de l’ampleur de la crise. Les bénévoles croulent sous les demandes, tandis que les ressources stagnent ou diminuent.
Houria Tareb, directrice générale du Secours populaire, constate amèrement : « De plus en plus s’endettent pour se chauffer. C’est un cercle vicieux. » Les ménages contractent des crédits à la consommation pour payer leurs factures de gaz ou de fioul, s’enfonçant dans une spirale financière dont ils ne sortiront pas. Le baromètre du Médiateur national de l’énergie de novembre 2026 confirme : 34% des ménages rencontrent des difficultés à payer leurs factures d’énergie, contre 28% en 2024 et 18% en 2020.
Crise de ressources : comment fonctionner quand l’État se retire ?
Les associations fonctionnent traditionnellement avec un mix de financements publics et de dons privés. La suppression des 100 millions d’euros d’aides publiques crée un manque impossible à combler par la seule générosité individuelle. Les dons stagnent, l’inflation rogne le pouvoir d’achat des donateurs potentiels. Résultat : les associations doivent rationner leur aide, établir des priorités, refuser des demandes légitimes.
Sarah, habitante des Deux-Sèvres et mère d’un enfant en bas âge, résume la situation : « L’hiver risque d’être long. » Une phrase simple qui dit tout de l’angoisse des familles vulnérables face aux mois à venir. La trêve hivernale protège certes des expulsions, mais ne réchauffe pas les appartements glacés.
Où est la responsabilité sociale des fournisseurs d’énergie ?
EDF, Engie, TotalEnergies : quelles actions face à la crise ?
Les grands énergéticiens français affichent tous des politiques RSE ambitieuses. EDF met en avant son tarif social de l’électricité, Engie finance des programmes de rénovation, TotalEnergies communique sur ses actions solidaires. Pourtant, face à l’ampleur de la crise, ces initiatives semblent dérisoires. Aucun dispositif d’urgence n’a été annoncé pour l’hiver 2026-2027, aucun moratoire sur les hausses tarifaires, aucun fonds exceptionnel d’aide aux impayés.
Les fournisseurs répercutent mécaniquement les hausses des marchés de gros sur leurs clients finaux. Pour un logement consommant 10 000 kWh de gaz par an, la facture passe de 1 816 à 1 937 euros TTC avec le nouveau prix repère de novembre 2026, soit 120 euros supplémentaires. Une somme considérable pour les 89% de foyers qui se déclarent préoccupés par leur facture d’énergie.
RSE énergétique : discours marketing versus réalité d’aide aux précaires
La responsabilité sociale des entreprises énergétiques se mesure à l’aune de leur réaction face à la crise. Or, le bilan reste maigre. Les dispositifs existants (chèque énergie, tarifs sociaux) ne couvrent qu’une fraction des besoins. Les procédures restent complexes, décourageant les plus fragiles. Surtout, aucune initiative sectorielle concertée n’émerge pour compenser le retrait de l’État.
Le secteur énergétique pourrait pourtant mobiliser une partie de ses marges pour créer un fonds de solidarité hivernal, geler temporairement les hausses tarifaires pour les clients en difficulté, ou financer massivement l’isolation des passoires thermiques. Rien de tel ne se profile à l’horizon.
Les alternatives sociales qui émergent : solidarité locale et entraide citoyenne
Collectifs d’habitants, coopératives énergétiques, partage de chauffage : quand la société civile reprend le flambeau
Face aux carences institutionnelles et à l’inertie des grands acteurs, la société civile invente des solutions. Des collectifs d’habitants organisent des achats groupés de granulés de bois (dont le prix a bondi d’un tiers en un an, de 350 à 450 euros la recharge). Des coopératives énergétiques locales négocient des tarifs préférentiels avec des producteurs d’électricité verte. Certains immeubles expérimentent le partage de chauffage entre voisins.
Ces initiatives restent marginales, fragiles, mais elles témoignent d’une capacité de résilience collective. Elles montrent aussi ce que pourrait être une transition énergétique inclusive, pensée par et pour les habitants, plutôt qu’imposée d’en haut sans accompagnement suffisant. Mais sans soutien public structurel, ces expériences resteront des îlots dans un océan de précarité grandissante.
L’hiver 2026-2027 teste la cohésion sociale française. Entre un État qui se retire, des entreprises qui regardent ailleurs et des associations au bord de la rupture, les ménages vulnérables se retrouvent seuls face au froid. La question n’est plus seulement énergétique ou budgétaire : elle devient morale.