La tentation est grande, pour un pays comme la France, de vouloir se poser en champion de la régulation. Sur la fast fashion, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité une proposition de loi censée incarner ce volontarisme. Mais derrière l’élan politique, la réalité est plus crue : aucun texte national ne peut, seul, encadrer des acteurs mondiaux comme Shein ou Temu. L’illusion d’une réponse française se fracasse sur le droit européen et sur l’ampleur d’un phénomène économique qui dépasse largement nos frontières.
Un volontarisme qui se heurte au droit
La loi française ambitionnait de taxer les petits colis, d’interdire la publicité et de sanctionner les marques jugées trop peu vertueuses. Mais toutes ces mesures se sont révélées incompatibles avec les règles du marché unique et les directives européennes en vigueur. Bruxelles a rappelé une évidence : on ne régule pas un marché transfrontalier avec des outils purement nationaux. Ce que le Parlement présentait comme une avancée historique s’est transformé en texte caduc, incapable de résister à un examen juridique sérieux.
Une stratégie politique mal calibrée
Face à ce désaveu, la réaction française a été d’autant plus révélatrice. Plutôt que de reconnaître l’échec d’une approche solitaire, certains responsables politiques, comme les députés Anne-Cécile Violland et Antoine Vermorel, ont réclamé la tenue coute que coute la tenue de la Commission mixte paritaire avant la fin de l’année. Ce réflexe illustre une forme d’aveuglement.
Plus frappant encore est le silence des fédérations professionnelles. L’Union des industries textiles, l’Alliance du commerce ou encore la Fédération du prêt-à-porter féminin avaient soutenu avec vigueur l’adoption de la loi, multipliant tribunes et interventions pour réclamer une action rapide contre la fast fashion. Mais depuis le verdict de Bruxelles, elles se gardent bien de commenter : ni analyse, ni autocritique, ni proposition alternative. Comme si ce désaveu, pourtant prévisible, ne les concernait plus. En revanche, les mêmes organisations n’ont pas hésité à s’indigner publiquement de l’accord annoncé entre Shein et le BHV. Promptes à dénoncer une opération commerciale, elles restent muettes sur l’échec politique et juridique dont elles ont été, pourtant, les premières promotrices.
Le prix économique de l’impuissance française
Pendant ce temps, la filière textile française paye la facture. Chaque cycle d’agitation politique, chaque loi nationale condamnée d’avance, c’est du temps perdu et donc de l’argent qui s’évapore. Les enseignes voient leurs marges s’éroder et leurs parts de marché grignotées, pendant que les plateformes mondialisées continuent d’avancer. Cette gesticulation législative ne protège personne, elle fragilise encore davantage un secteur déjà en crise. Tant que la France persistera à multiplier des initiatives vouées à l’échec, ce ne sont pas Shein ou Temu qui en subiront les conséquences, mais bien nos propres entreprises.
