Il y a encore un an, le sujet fracturait jusqu’au sommet de l’État. Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, poussait Emmanuel Macron à assumer une offensive beaucoup plus nette contre les Frères musulmans et l’islam politique. La macronie se montrait d’une prudence de sioux. À quelques mois de la présidentielle, le paysage a profondément changé : deux de ses représentants les plus libéraux, Clément Beaune et Marc Ferracci, assument désormais clairement la nécessité de combattre l’islamisme tout en distinguant celui-ci de la pratique de l’islam. Ce déplacement n’est pas anecdotique. Entre une opinion qui se durcit, un RN qui donne désormais le tempo et un centre qui cherche à reconstruire une doctrine régalienne, le frérisme pourrait devenir l’un des sujets sur lesquels Édouard Philippe créera la surprise en 2027.
Il faut réécouter Clément Beaune et Marc Ferracci pour mesurer le chemin parcouru. Interrogés fin aout sur l’islam et l’islamisme par la revue l’Hémicycle (LIEN : https://lhemicycle.com/2026/08/31/islam-politique-un-sujet-bien-parti-pour-devenir-central-en-2027/ ) , les deux anciens ministres macronistes adoptent désormais une ligne claire : protéger sans ambiguïté la liberté de pratiquer l’islam en France, mais reconnaître parallèlement l’existence d’un islam politique qui doit être combattu. Beaune insiste sur la nécessité de lutter contre « l’islamisme et ses dérives » ; Ferracci trace lui aussi une frontière entre pratique religieuse et projet politique et défend une application ferme des principes de laïcité.
Pris isolément, aucun de ces propos n’a quelque chose de révolutionnaire. Leur importance tient à ceux qui les prononcent. Ni Clément Beaune ni Marc Ferracci ne peuvent être soupçonnés d’appartenir à l’aile conservatrice de la macronie. Tous deux viennent de son cœur libéral, européen et progressiste ; Ferracci appartient même depuis l’origine au premier cercle politique d’Emmanuel Macron. Lorsque cette famille politique commence à parler ainsi de l’islam politique, ce n’est donc plus seulement un durcissement de vocabulaire : c’est le signe qu’un diagnostic autrefois contesté est en train de devenir une évidence politique.
Quand Retailleau rendait l’Élysée furieux
Le contraste avec 2025 est saisissant. À l’époque, Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, entretient avec Emmanuel Macron une relation particulièrement tendue. Le rapport gouvernemental sur Les Frères musulmans et l’islamisme politique en France, rendu public en mai, donne lieu à une bataille politique sur la réponse à apporter au phénomène. Retailleau pousse pour une stratégie offensive contre l’entrisme ; l’Élysée se montre beaucoup plus circonspect sur certaines de ses propositions et sur sa manière de mettre le sujet en scène.
Cette divergence était révélatrice d’une fracture plus profonde. Pour une partie du macronisme, l’obsession restait d’éviter l’amalgame entre musulmans et islamistes et de ne pas importer dans le droit commun une logique d’exception. Pour Retailleau, le problème avait changé de nature : l’État savait lutter contre le terrorisme, beaucoup moins contre des organisations respectant apparemment la légalité mais poursuivant un projet d’influence politique, associative, éducative ou religieuse.
Un an plus tard, le rapport de forces s’est inversé. La proposition de loi de Bruno Retailleau contre « l’entrisme islamiste » a été adoptée au Sénat le 5 mai 2026 par 208 voix contre 124. Le gouvernement prépare parallèlement son propre texte, porté par Laurent Nunez. Et désormais, jusque chez les héritiers les plus libéraux du macronisme, la distinction entre islam et islam politique est devenue le préalable à une politique plus ferme, et non plus un argument pour éviter le sujet.
Le RN donne le « la »
Cette évolution ne se produit évidemment pas dans le vide. Elle correspond d’abord à un déplacement de l’opinion. En novembre 2025, une enquête CSA donnait 69 % des Français favorables à l’interdiction du voile islamique dans l’espace public, soit huit points de plus que trois ans auparavant. D’autres enquêtes montrent une demande forte d’action contre les réseaux liés aux Frères musulmans. Les responsables du bloc central savent donc qu’ils ne pourront probablement pas arriver devant les électeurs en 2027 avec les réponses de 2017 ou même de 2022.
Mais il existe une seconde raison, plus politique : le RN donne aujourd’hui le la. Parti dominant dans les intentions de vote, il dispose désormais d’un pouvoir considérable sur la définition de l’agenda. Sur l’immigration, la sécurité et désormais l’islamisme, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne sont plus seulement des concurrents que le centre cherche à combattre : ils fixent une partie des questions auxquelles ses candidats sont obligés de répondre.
Le choix effectué cet été par Marine Le Pen est, à cet égard, central. Malgré les interrogations internes, elle a décidé de maintenir une ligne très offensive, notamment sur le voile, et de faire de la lutte contre l’islamisme un axe central. Surtout, le projet du RN ne s’arrête pas aux symboles : financements étrangers, associations, dissolutions, lieux de culte, fonction publique, entreprises, école. Il entend traiter l’islamisme comme un écosystème politique à combattre dans son ensemble.
La droite et le centre ne reprendront certainement pas ce programme tel quel. Mais ils ne pourront plus faire comme s’il n’existait pas.
Édouard Philippe prépare-t-il la surprise ?
C’est pourquoi il faudra regarder avec une attention particulière ce que fera Édouard Philippe. L’ancien Premier ministre construit précisément sa candidature sur l’idée d’un libéralisme économique associé à une restauration de l’autorité de l’État. Or, entre la pression de l’opinion, la droitisation du débat régalien et l’évolution désormais perceptible chez des figures issues du macronisme, l’espace politique existe pour qu’il aille beaucoup plus loin qu’on ne l’imagine aujourd’hui sur l’islam politique.
Il serait prématuré d’écrire les propositions à sa place : son programme complet n’est pas encore connu. Mais les signaux politiques convergent. Lorsqu’un Clément Beaune et un Marc Ferracci assument désormais aussi nettement la distinction entre islam et islam politique, lorsque le gouvernement prépare une législation sur l’entrisme, lorsque Bruno Retailleau a déjà fait voter son texte au Sénat et lorsque le RN promet d’aller beaucoup plus loin, la question n’est pratiquement plus de savoir si le sujet entrera dans la présidentielle. Elle est de savoir qui proposera quoi…
C’est là que 2027 pourrait réserver quelques surprises. Le centre ne pourra probablement plus se contenter d’opposer sa modération aux propositions du RN. Pour rester audible, il devra produire sa propre doctrine : financements étrangers, associations subventionnées, contrôle des structures éducatives et sportives, pouvoirs de dissolution, rôle des préfets, lieux de culte et définition juridique de l’entrisme.
Le basculement politique est donc plus profond qu’un simple durcissement des discours. En 2025, Bruno Retailleau devait encore convaincre une partie du pouvoir que le frérisme constituait un problème politique spécifique. En 2027, les héritiers du macronisme pourraient se disputer la meilleure manière de le combattre.
Et Édouard Philippe, qui sait qu’une présidentielle se gagne aussi en répondant aux préoccupations que l’adversaire a su imposer, aurait tout intérêt à ne pas laisser au RN et à Bruno Retailleau le monopole de la réponse. C’est peut-être là que se prépare l’une des évolutions les plus inattendues de sa campagne : sur l’islam politique, la surprise pourrait moins venir de la droite que du centre lui-même.





