Le retour de Jennyfer sous l’égide de Beaumanoir est salué comme une réussite pour le prêt-à-porter français. Cependant, derrière ce succès commercial se cache une réalité plus sombre : des milliers de salariés ont perdu leur emploi, des régions comme Saint-Malo ont vu disparaître un emblème local, et les promesses de redressement social semblent reléguées derrière des stratégies essentiellement financières. Depuis fin juillet 2026, la marque emblématique des années 90 est vendue dans 50 boutiques Vib’s et en ligne. Cependant, combien d’anciens employés ont retrouvé un emploi ? Quels engagements RSE Beaumanoir a-t-il pris pour justifier cette reprise ?
L’hécatombe sociale du prêt-à-porter français
La liquidation de Jennyfer en 2025 s’inscrit dans une série de faillites qui ont secoué le secteur du prêt-à-porter français. Camaïeu, Kookaï, San Marina, André, Minelli : autant de marques historiques ont disparu, entraînant des milliers de suppressions d’emplois. Pour Camaïeu, 2 600 salariés ont été licenciés lors de la liquidation en 2022. Jennyfer comptait encore plus de 1 000 employés avant son placement en redressement judiciaire. Lors du rachat partiel par Beaumanoir en juin 2025, aucun chiffre officiel sur la réintégration des effectifs n’a été communiqué. Bien que le groupe emploie 15 000 personnes à travers le monde et exploite 2 700 points de vente, combien d’anciens salariés de Jennyfer ont bénéficié de cette consolidation ?
Les syndicats du secteur critiquent un modèle économique où les marques sont rachetées pour leur capital symbolique, leur clientèle et leurs bases de données, tandis que les salariés sont laissés pour compte. Passer d’un réseau de 300 boutiques monomarques à une intégration dans 50 magasins multimarques signifie automatiquement moins de postes dans la gestion, la logistique et la vente.
Saint-Malo et les territoires oubliés
Fondée en 1985 à Saint-Malo, Jennyfer représentait un succès entrepreneurial breton. Son siège social, ses entrepôts, ses équipes créatives : autant d’ancrages territoriaux qui ont progressivement disparu. Le changement de nom en Don’t Call Me Jennyfer (DCMJ) en 2018 avait déjà marqué un premier éloignement de Saint-Malo. La liquidation de 2025 a achevé cette rupture. Aujourd’hui, Jennyfer renaît grâce à Vib’s, mais son lien avec la Bretagne a disparu. Bien que Beaumanoir soit également breton, aucune relocalisation partielle n’a été envisagée.
Les régions qui ont vu naître ces marques deviennent des zones sinistrées lorsque les emplois industriels et tertiaires disparaissent. La responsabilité sociale des groupes comme Beaumanoir ne se limite pas à maximiser les marges : elle inclut la préservation des écosystèmes locaux et la contribution au développement régional.
Le retour de Jennyfer : une opportunité de redressement social
Le groupe Beaumanoir annonce que « Jennyfer devient la quatrième marque de l’enseigne, qui couvre désormais toutes les générations. Ce développement répond à la stratégie du Groupe Beaumanoir qui vise à renforcer son modèle d’enseignes multimarques. » Toutefois, aucune donnée précise sur les embauches n’accompagne cette annonce. Combien de postes ont été créés pour gérer cette quatrième marque au sein de Vib’s ? Combien d’anciens salariés de Jennyfer ont été réintégrés ?
Le modèle multimarques peut effectivement générer des emplois, notamment dans la logistique mutualisée, le merchandising et le digital. Vib’s compte 260 magasins en France, et l’intégration de Jennyfer dans 50 d’entre eux pourrait justifier des recrutements. Mais sans transparence, impossible de mesurer l’impact social réel de cette reprise. L’éditorialiste économique Nicolas Doze salue « cette renaissance incroyable » et voit dans ce retour « de l’espoir pour le prêt-à-porter tricolore ».
Beaumanoir peut-il jouer un rôle de stabilisateur sectoriel ?
Avec La Halle, Sarenza.com, Cache Cache, Bonobo, Bréal, et désormais Jennyfer, Beaumanoir s’impose comme le consolidateur du prêt-à-porter français. Le groupe a également repris les licences européennes de Quiksilver, Billabong, Roxy, DC Shoes et Element. Cette stratégie de croissance externe peut stabiliser le secteur en évitant la disparition totale de marques historiques. Mais elle pose une question cruciale : Beaumanoir assume-t-il la responsabilité sociale qui accompagne cette position dominante ?
Un consolidateur responsable devrait publier des rapports annuels détaillant les effectifs repris, les formations dispensées, les conditions de travail garanties. Beaumanoir dispose des moyens financiers pour transformer cette consolidation en modèle vertueux.
Les engagements RSE que Beaumanoir doit tenir
Le retour de Jennyfer ne peut se limiter à une opération de nostalgie marketing. Les consommateurs, notamment les jeunes générations sensibles aux enjeux sociaux et environnementaux, exigent de savoir où et comment sont fabriqués les vêtements. Jennyfer, comme ses concurrentes, a longtemps reposé sur une production délocalisée en Asie, avec des conditions de travail souvent opaques. Beaumanoir doit publier la liste de ses fournisseurs, auditer les usines, garantir des salaires décents et des horaires respectant le droit du travail.
La loi française sur le devoir de vigilance impose aux grandes entreprises de prévenir les atteintes aux droits humains dans leurs chaînes d’approvisionnement. Beaumanoir, avec ses 15 000 collaborateurs et son chiffre d’affaires dépassant le milliard d’euros, entre dans ce cadre. La transparence n’est pas une option : c’est une obligation légale et morale.
Ancrage territorial et contribution locale
Beaumanoir pourrait transformer le retour de Jennyfer en symbole d’un prêt-à-porter français relocalisé, au moins partiellement. Relancer une production textile en Bretagne, créer des ateliers de confection employant des personnes éloignées de l’emploi, investir dans la formation professionnelle : autant de pistes pour ancrer la RSE dans le territoire. Le groupe dispose déjà d’un ancrage breton fort. Il pourrait en faire un levier de différenciation face aux géants chinois Shein et Temu, dont les modèles reposent sur l’ultra-fast fashion et l’opacité totale.
Au-delà de Jennyfer : une responsabilité collective du secteur
Le retour de Jennyfer ne sauvera pas à lui seul le prêt-à-porter français. La concurrence de Vinted, devenu premier vendeur de vêtements en France, et l’émergence de Shein, qui produit 6 000 nouveaux modèles par jour, imposent une refonte complète du modèle économique. Mais cette refonte doit intégrer la dimension sociale : préserver l’emploi, garantir des conditions de travail dignes, former les salariés aux métiers du digital et de la logistique omnicanale.
Les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer. Subventionner les reconversions, taxer l’ultra-fast fashion, imposer des critères RSE dans les appels d’offres publics : autant de leviers pour orienter le secteur vers un modèle plus responsable. Jennyfer peut renaître, mais seulement si cette renaissance s’accompagne d’une transformation profonde des pratiques. Sinon, elle ne sera qu’un sursis commercial avant la prochaine liquidation.

