L’ESS traverse une période critique sans précédent depuis la pandémie de 2020. Le secteur de l’économie sociale et solidaire a enregistré une perte nette de 10.447 emplois au cours de l’année 2025, marquant un « tournant préoccupant » selon ESS France. Cette dégradation brutale de l’emploi révèle les fragilités structurelles d’un secteur pourtant considéré comme un pilier de la cohésion sociale française.
Dans un contexte où l’emploi privé lucratif progressait de 0,53% au quatrième trimestre, cette chute dramatique de l’ESS interpelle sur l’avenir des entreprises engagées et leur capacité à maintenir leurs missions d’intérêt général. Benoît Hamon, président d’ESS France, tire la sonnette d’alarme face à cette situation inédite qui menace l’écosystème solidaire français.
Une hémorragie d’emplois concentrée sur les associations et mutuelles
L’analyse détaillée des données de l’Urssaf révèle que les associations constituent le principal foyer de destruction d’emplois avec 12.305 postes supprimés, suivies des mutuelles qui ont perdu 2.465 emplois. Cette saignée représente une contraction de 0,68% pour le secteur associatif au dernier trimestre 2025, tandis que les mutuelles accusent une baisse encore plus marquée de 1,95%.
Seules les fondations et coopératives parviennent à maintenir un solde positif, bien que leur dynamisme s’essouffle considérablement. Les fondations affichent une croissance de 2,52% au quatrième trimestre, mais cette progression masque un ralentissement significatif avec seulement 3.684 créations nettes d’emplois contre 5.400 au premier trimestre.
Cette répartition inégale des pertes souligne les différences de modèles économiques au sein de l’ESS. Tandis que les fondations bénéficient d’une stabilité financière relative grâce à leurs dotations, les associations et mutuelles subissent de plein fouet l’incertitude budgétaire et la réduction des financements publics.
Des secteurs stratégiques en première ligne de la crise
La géographie sectorielle de cette crise révèle des vulnérabilités préoccupantes dans des domaines essentiels à la cohésion sociale. Les arts et spectacles essuient la perte la plus sévère avec -3,1% d’emploi, particulièrement dans le spectacle vivant où les structures peinent à retrouver leur équilibre post-pandémique.
L’enseignement (-1,6%), les sports et loisirs (-1,1%), l’hébergement et la restauration (-1,1%) et l’aide à domicile (-0,8%) complètent ce tableau inquiétant. Cette dernière activité, cruciale pour le maintien à domicile des personnes âgées, voit ses effectifs diminuer alors même que les entreprises privées du secteur progressent de 4%.
À l’inverse, quelques secteurs résistent : la santé (+1,3%), l’hébergement social et médico-social (+0,5%) et le commerce (+2%) maintiennent une dynamique positive. Cette disparité illustre la fragmentation croissante entre des activités bénéficiant de financements pérennes et celles dépendantes de subventions publiques en diminution.
Un impact social majeur sur les territoires fragiles
Au-delà des chiffres, cette érosion de l’ESS menace l’architecture même du lien social dans de nombreux territoires. Benoît Hamon alerte sur « un risque majeur de disparition de services essentiels » qui pourrait fragiliser durablement les zones déjà en difficulté. Cette analyse révèle une dimension cruciale : l’ESS constitue souvent le dernier rempart contre l’exclusion sociale, particulièrement dans les zones rurales et les quartiers prioritaires où elle développe des initiatives d’économie circulaire et de solidarité de proximité.
L’examen géographique confirme cette inquiétude : toutes les régions métropolitaines enregistrent des baisses d’effectifs, de -1,1% en Bourgogne-Franche-Comté à une quasi-stagnation en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Seules la Martinique (+0,8%) et la Guyane (+3%) échappent à cette tendance négative.
Cette contraction territoriale de l’ESS revêt une dimension particulièrement préoccupante dans un contexte de raréfaction des services publics. Comme le souligne Benoît Hamon, ces organisations offrent « à un kilomètre » de chez soi « une épicerie solidaire », « une recyclerie » ou « un centre dentaire géré par une mutualité ». Leur disparition créerait des déserts de solidarité aux conséquences sociales majeures.
Des perspectives d’avenir compromises sans réaction politique
Face à cette situation critique, ESS France formule des propositions ambitieuses pour redresser la trajectoire du secteur. L’organisation plaide pour une augmentation de 20% des emplois de l’ESS d’ici trois ans et un doublement de sa part dans l’économie française d’ici 2050. Ces objectifs, bien qu’ambitieux, témoignent de la conviction de Benoît Hamon qu’un changement de paradigme s’impose pour préserver ce modèle économique alternatif.
Ces objectifs nécessiteraient une transformation profonde des politiques publiques, notamment par la réservation de certains marchés publics à l’ESS, particulièrement dans la petite enfance et la prise en charge des personnes âgées. Cette proposition vise à contrer la « segmentation croissante » dénoncée par Benoît Hamon, où le privé lucratif « capte les publics les plus aisés » tandis que l’ESS « accueille tous les publics ».
La stratégie nationale de l’ESS, reportée à plusieurs reprises et désormais attendue pour juin 2026, constitue un enjeu crucial pour l’avenir du secteur. Son contenu déterminera largement la capacité de l’ESS à surmonter cette crise historique et à retrouver son rôle d’amortisseur social.
L’urgence d’un sauvetage pour préserver la cohésion nationale
La situation actuelle de l’ESS transcende le simple enjeu économique pour toucher aux fondements même du pacte social français. Les organisations touchées, du Secours Catholique à Aides en passant par la Coordination Sud, constituent l’épine dorsale de la solidarité nationale. L’effacement progressif de ces acteurs historiques représenterait une perte irrémédiable pour la diversité des réponses sociales et environnementales, à l’instar des innovations anti-gaspillage portées par l’économie sociale.
L’impact de cette crise se mesure également en termes de réduction de l’offre de services : fermeture d’établissements (-0,19% dans l’ensemble de l’ESS), plans sociaux dans de grandes structures emblématiques, et fragilisation des associations de proximité qui tissent le lien social au quotidien. Cette réalité révèle une contradiction majeure : tandis que les besoins sociaux s’intensifient, les structures dédiées à y répondre s’amenuisent.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 12.305 emplois supprimés dans les associations, 2.465 postes perdus dans les mutuelles, une baisse de 3,1% dans les arts et spectacles, un recul de 1,6% dans l’enseignement, et une diminution de 0,8% dans l’aide à domicile. Cette dégradation sans précédent interpelle sur la capacité de la France à maintenir son modèle social distinctif.
L’analyse de Benoît Hamon révèle une dimension stratégique cruciale : cette crise de l’ESS accompagne paradoxalement une période où les défis environnementaux et sociaux exigent précisément le type d’innovations et de solutions que portent ces organisations. Cette contradiction temporelle pose la question de la cohérence des politiques publiques face aux enjeux de transition écologique et de justice sociale.
Sans réaction politique forte, l’érosion de l’ESS pourrait accélérer la fracture territoriale et sociale, privant les populations les plus vulnérables des services de proximité indispensables à leur épanouissement. L’avenir de l’ESS se joue aujourd’hui dans les arbitrages budgétaires et les orientations stratégiques que choisiront les pouvoirs publics. La préservation de ce secteur constitue un enjeu majeur pour maintenir la cohésion nationale et l’accessibilité des services d’intérêt général sur l’ensemble du territoire français.







