Protéger les utilisateurs de trottinettes électriques, c’est vital : 79 morts en 2025. Mais imposer le casque sans améliorer les infrastructures risque de décourager la mobilité douce et creuser les inégalités. Comment concilier sécurité individuelle et bien commun ? Depuis le 7 août 2026, Paris et la petite couronne imposent le casque et le gilet rétroréfléchissant pour tous les engins de déplacement personnel motorisés (EDPM). Une mesure qui divise autant qu’elle interroge : protège-t-on vraiment les usagers ou pénalise-t-on une mobilité alternative déjà fragile ?
Le défi : protéger les usagers d’EDPM sans étouffer la mobilité douce
79 morts en 2025 : une urgence incontestable
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, 79 personnes ont perdu la vie sur des EDPM en France, soit 34 décès supplémentaires par rapport à 2024. Pire encore : 1 100 utilisateurs ont été gravement blessés, une hausse de 33 % en un an. Entre avril et juin 2026, 20 accidents mortels ont été recensés. Les urgentistes alertent sur l’augmentation des traumatismes crâniens, souvent irréversibles. La Préfecture de Police de Paris justifie l’obligation par « l’absence de carrosserie, la vitesse atteinte et la faible visibilité, notamment de nuit ». La cohabitation avec les autres usagers multiplie les risques de collision et de chute.
Mais le casque seul peut-il répondre à l’enjeu ?
Céline Scornavaca, coprésidente de la Fédération des usagers de la bicyclette, tempère l’enthousiasme : « Dire que c’est la solution miracle, ce serait mentir. Le casque n’évite pas l’accident. Les politiques publiques doivent tendre à les éviter plutôt qu’à en faire porter la responsabilité aux cyclistes. » Le casque protège certes des traumatismes crâniens, mais ne résout ni la vétusté des pistes cyclables, ni l’agressivité routière, ni le manque de sensibilisation. Le gouvernement étudie une généralisation, mais sans s’attaquer aux causes structurelles des accidents.
Les usagers d’EDPM face à l’obligation : acceptabilité et freins
Peur de voir chuter la fréquentation (l’exemple australien des années 1990)
Imposer le casque pourrait freiner l’essor des mobilités douces. L’Australie l’a expérimenté dans les années 1990 : après l’obligation généralisée pour les cyclistes, la fréquentation a chuté drastiquement. Beaucoup d’usagers occasionnels ont renoncé, jugeant la contrainte trop lourde pour des trajets courts. En France, le risque est identique. Les trottinettes électriques séduisent par leur simplicité : les rendre moins accessibles pourrait détourner les utilisateurs vers la voiture, annulant les bénéfices écologiques. Marie-Pierre Vedrenne, ministre déléguée à la Citoyenneté, défend pourtant l’harmonisation : « La sécurité ne doit pas dépendre de la commune ou du département dans lequel on circule. »
Inégalités d’accès : qui peut se payer équipement et amendes ?
Un casque homologué coûte entre 30 et 100 euros, un gilet rétroréfléchissant environ 10 euros. Pour les usagers précaires, souvent les premiers à adopter les trottinettes partagées, l’investissement pèse. Pire : les amendes varient selon les régions. À Paris, le non-port du casque coûte 135 euros, le gilet 35 euros. Au Touquet, l’amende grimpe jusqu’à 150 euros. Le débat sur la généralisation nationale soulève la question : faut-il pénaliser financièrement ceux qui n’ont pas les moyens de s’équiper ? L’obligation risque de devenir un marqueur social, réservant la mobilité douce aux classes aisées.
La sécurité des autres usagers : piétons et cyclistes en danger
Cohabitation routière et risques de collision : les vrais enjeux
Les EDPM ne menacent pas seulement leurs conducteurs. Piétons et cyclistes subissent aussi leur présence anarchique. Sur les trottoirs, les trottinettes filent à 25 km/h, frôlant les passants. Sur les pistes cyclables, elles perturbent le flux. Les collisions entre usagers vulnérables se multiplient. Protéger les conducteurs d’EDPM par le casque ne règle pas le danger qu’ils représentent pour autrui. Il faudrait repenser l’espace public : élargir les pistes, sanctionner les infractions (circulation sur trottoir, vitesse excessive), éduquer les usagers. Mais imposer le casque coûte moins cher politiquement qu’aménager les villes.
Pourquoi le casque obligatoire pour EDPM mais pas pour les vélos adultes ?
L’incohérence frappe. Le Code de la route impose le casque aux moins de 12 ans à vélo, et hors agglomération pour les EDPM. Mais en ville, un adulte peut pédaler tête nue, tandis qu’un utilisateur de trottinette doit se couvrir. Pourtant, les risques sont similaires : vitesse comparable, absence de carrosserie, partage des mêmes voies. Marie-Pierre Vedrenne souhaite harmoniser en rendant le casque obligatoire pour tous, cyclistes compris. Mais les associations cyclistes crient à l’aberration : pourquoi cibler les victimes plutôt que les infrastructures défaillantes et les comportements dangereux ?
Les critiques des associations : casque oui, mais pas que
La Fédération des usagers de la bicyclette : infrastructure plutôt que pénalisation
La Fédération des usagers de la bicyclette martèle : le casque ne suffit pas. Elle réclame des investissements massifs dans les pistes cyclables sécurisées, séparées de la circulation automobile. Elle dénonce une logique punitive qui fait porter la responsabilité des accidents aux victimes. Obliger le casque sans améliorer les infrastructures, c’est admettre que les routes resteront dangereuses. L’argent des amendes pourrait financer des aménagements : bandes cyclables protégées, feux adaptés, zones 30 généralisées. Mais le débat reste focalisé sur l’équipement individuel.
Amélioration des pistes cyclables et sensibilisation : des solutions complémentaires
Au-delà du casque, il faut éduquer. Beaucoup d’usagers d’EDPM ignorent le Code de la route : interdiction de rouler sur les trottoirs, limitation à 25 km/h, priorité aux piétons. Des campagnes de sensibilisation, des formations gratuites, des contrôles renforcés changeraient les comportements. Parallèlement, élargir et sécuriser les pistes cyclables réduirait les conflits d’usage. Comme pour les voitures électriques, la transition vers des mobilités durables exige des investissements structurels, pas seulement des obligations individuelles. Le casque sauve des vies, mais il ne remplace pas une politique d’aménagement ambitieuse.
Disparités régionales : une injustice sociale ?
Amendes de 35 à 150 euros : des impacts différents selon les régions
Le patchwork réglementaire actuel crée des inégalités. À Paris, l’amende pour non-port du gilet est de 35 euros. Au Touquet, elle atteint 150 euros. Dans le Nord et la Manche, l’obligation entre en vigueur le 1er septembre. Ailleurs, rien. Un usager circulant entre régions ne sait plus à quoi s’en tenir. La généralisation nationale harmoniserait les règles, mais aussi les sanctions. Reste à savoir si l’État privilégiera la prévention ou la répression. Les plus précaires subiront de plein fouet les amendes, alimentant un sentiment d’injustice. Protéger les usagers ne devrait pas creuser les fractures sociales.
Le casque obligatoire pour trottinettes électriques soulève un dilemme : faut-il protéger les individus au risque de freiner une mobilité alternative vertueuse ? Ou parier sur l’éducation et l’infrastructure pour éviter les accidents à la source ? Entre urgence sanitaire et justice sociale, le débat reste ouvert. Une chose est sûre : le casque seul ne suffira pas.


