Ce village provençal du Var est intact depuis 1974, mais personne n’a le droit d’y entrer

Cloches volées, coq mutilé, château effondré en une nuit sans témoin : Brovès cache des secrets que même l’armée peine à expliquer. Un pèlerinage annuel garde vivant ce village fantôme du Var.

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Ce village provençal du Var est intact depuis 1974, mais personne n'a le droit d'y entrer
Ce village provençal du Var est intact depuis 1974, mais personne n’a le droit d’y entrer © Social Mag

Le 7 juin 1974, deux gendarmes de Callas frappent à toutes les portes de Brovès. Ils tendent des avis d’expulsion et ordonnent aux derniers habitants de faire leurs bagages, sans attendre. Le lendemain, sept régiments, 2 500 soldats et 650 véhicules doivent investir les lieux.

Un décret pour agrandir le camp de Canjuers

L’expulsion n’est que l’aboutissement d’un processus entamé plus tôt. En 1963, les autorités françaises décident de créer le camp de Canjuers, un vaste terrain d’entraînement destiné aux manœuvres de blindés et d’artillerie lourde. En octobre 1968, le ministre des Armées Pierre Messmer se déplace sur place pour accélérer l’acquisition des parcelles. Plusieurs communes du Var sont concernées, dont Brovès.

Le 4 août 1970, un décret gouvernemental efface la commune des registres de l’État, raconte le Sciencepost. La mairie ferme ses portes le 10 août, et le territoire est rattaché à la commune voisine de Seillans. Les personnes nées à Brovès verront désormais figurer sur leurs papiers d’identité la mention pays de Fayence.

Le village se vide progressivement à partir de 1974. Le bureau de poste et la cabine téléphonique ferment le 31 mai. Une semaine plus tard, l’électricité, le téléphone et l’eau courante sont coupés. Quatre-vingt-six personnes doivent alors quitter des maisons parfois transmises depuis plusieurs générations.

Toutes sont relogées à Seillans, dans un nouveau hameau baptisé Brovès-en-Seillans, où 43 terrains leur sont cédés gracieusement, la reconstruction restant à leur charge. Côté La Roque-Esclapon, 25 terrains avaient aussi été offerts : il n’en subsistait, au 8 juillet 2024, qu’une dizaine de maisons.

Cloches volées, coq disparu, plancher revendu

Le patrimoine du village a payé un lourd tribut à l’abandon. Les deux cloches de l’église disparaissent peu après l’expulsion. Une seule ressurgit, en 2011, chez un antiquaire : la mairie de Seillans la rachète, 500 kilos de bronze, et l’installe dans la salle du couvent, où elle est, au 8 juillet 2024, actionnée par Sophie Christophe.

La fontaine à deux vasques de 1833 a elle aussi été rapatriée à Seillans. Le coq en bronze du monument aux morts a été volé à deux reprises, il n’en reste que les pattes. Le lavoir a été déplacé dans le pays de Fayence : à Brovès, seul le fond apparaît encore, quand la rivière la Bruyère est à sec.

Liliane Brun-Montaland, née au village et présente lors de l’expulsion, ne mâche pas ses mots : elle rappelle que certains se sont bien servis, entre les pierres, les tuiles, les portes et le mobilier, et que les entreprises et les antiquaires sont venus faire leurs affaires juste après que les habitants ont été chassés.

Elle décrit un site qui se délabre années après années : « C’est de plus en plus dur pour moi de revenir. Tout est délabré, en ruine… »

Un camp que l’armée continue d’utiliser

Un premier article publié en 2020 laissait entendre que le camp militaire avait fini par être abandonné, jugé trop dangereux, laissant Brovès à l’état de ruine ouverte aux vols. Le colonel Mickaël Tesson, chef du camp et du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, décrit une réalité différente : le hameau sert toujours aux entraînements de ses hommes en terrain libre, et il est fréquenté une à deux fois par an par l’Unité d’instruction et d’intervention de la sécurité civile de Brignoles, qui y mène des exercices de sauvetage-déblaiement avec des chiens. « C’est un endroit qui ressemble fortement aux conditions réelles. C’est une chance, un véritable atout », résume-t-il.

Aucun impact de balle ni trace d’obus n’a toutefois été observé dans le cœur du village, même si des fermes alentour se sont mystérieusement effondrées. Des fenêtres ont été condamnées à l’aggloméré et des renforts métalliques installés selon l’état des bâtiments.

Le major Michel Delannoy, réserviste au 1er RCA, cite un document d’archive de 1986 recensant 14 édifices rendus inaccessibles, « ils menaçaient de s’écrouler, ou étaient déjà en ruine », précise-t-il, des numéros ayant été tagués sur les façades pour les inventorier.

Alain Costanzo, trésorier de l’association des Anciens et amis de Brovès, se souvient du premier bâtiment tombé : « Le premier bâtiment à être tombé ici, c’est le vieux château. Personne ne sait pourquoi. Il s’est écroulé en 1975. »

Un seul jour par an pour revenir

Après leur expulsion, les habitants se sont vu interdire tout retour, à cause des entraînements militaires. Une exception subsiste : le lundi de Pentecôte, jour où les anciens résidents peuvent encore rejoindre le village. Une association créée en 2005 y organise chaque année un pèlerinage dans la chapelle, suivi d’un pique-nique. En 2020, ce repas convivial n’a pas pu se tenir à cause du Covid-19.

Philippe Fabre, berger installé à La Roque-Esclapon et originaire de la ferme voisine de Paresse, a lui aussi été chassé par les militaires. Il raconte avoir sonné les cloches de l’église pour la toute dernière fois lors du réveillon du jour de l’an 1973-1974, après un repas chez un habitant du village.

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