À l’occasion de la Journée mondiale des mobilités et de l’accessibilité du 30 avril, APF France handicap franchit un cap décisif en engageant une action juridique sans précédent contre l’État français. Cette initiative historique vise à dénoncer l’inaction chronique des pouvoirs publics en matière d’accessibilité des établissements recevant du public (ERP) aux personnes en situation de handicap. L’association a déposé des recours devant le tribunal administratif d’Orléans contre les six préfectures de la région Centre-Val de Loire, marquant ainsi un tournant radical dans sa stratégie contentieuse.
Cette démarche judiciaire survient après des années d’interpellations infructueuses et révèle l’ampleur des défaillances systémiques qui privent des millions de citoyens français de leur droit fondamental à la mobilité. L’ampleur de cette bataille juridique résonne avec d’autres combats menés pour l’amélioration des conditions de vie des personnes vulnérables, notamment les transformations en cours dans le secteur de l’hébergement pour seniors. Selon Faire-face, cette action constitue « un manquement qui empêche tout contrôle et donc toute sanction envers les contrevenants« .
Des obligations légales systématiquement bafouées
Le cadre juridique existe pourtant depuis des décennies. Trois lois successives, adoptées en 1975, 2005 et 2014, ont instauré l’obligation d’accessibilité pour les établissements recevant du public. La loi du 10 juillet 2014 a notamment institué des agendas dédiés à la planification des travaux d’accessibilité, assortis de sanctions financières pour les contrevenants.
Cependant, la réalité du terrain dresse un constat particulièrement alarmant. D’après les estimations les plus récentes, seul un établissement sur deux respecte effectivement les normes d’accessibilité, privant ainsi neuf personnes sur dix à mobilité réduite d’un accès serein aux commerces, administrations et services de proximité. Cette situation affecte non seulement les personnes en situation de handicap, mais également les seniors, les familles avec poussettes et toute personne dont la mobilité se trouve temporairement limitée.
L’État défaillant face à ses responsabilités de contrôle
L’action d’APF France handicap met en lumière les carences flagrantes des services déconcentrés de l’État. Nicolas Mérille, conseiller national accessibilité de l’association, dénonce des « réponses absolument sidérantes » de la part des préfectures : « On a des réponses disant ‘on n’a pas les moyens de nos missions, donc on ne le fait pas‘ », confie-t-il au micro de France Inter.
Cette situation contrevient directement aux dispositions de la circulaire du 25 juin 2025, qui imposait aux préfectures d’établir des plans de contrôles et de sanctions. Mathieu Robin, représentant départemental APF France handicap du Loiret, précise que « nos interlocuteurs nous ont indiqué que la collecte d’informations sur l’accessibilité des ERP n’avait pas été réalisée, faute de moyens« .
Les préfectures justifient cette inertie par un manque de moyens humains et financiers, une préférence pour l’accompagnement pédagogique plutôt que la sanction, l’absence de collecte systématique des données d’accessibilité, et le non-respect des obligations de communication publique. Ces défaillances structurelles contrastent avec les progrès observés dans d’autres secteurs, comme l’amélioration récente de l’accès aux fauteuils roulants pour 185 000 personnes.
Une stratégie contentieuse appelée à s’étendre
Le choix de la région Centre-Val de Loire comme terrain d’expérimentation de cette nouvelle stratégie ne relève pas du hasard. Erwann Robbe, coordinateur juridique du collectif Intérêt à agir qui appuie l’association, explique que « cette région a été choisie car il y avait de nombreux représentants territoriaux d’APF France handicap qui souhaitaient agir sur le sujet« .
Cette procédure judiciaire, susceptible de s’étendre sur dix-huit mois, constitue la première étape d’un combat d’envergure nationale. L’association envisage de dupliquer cette action dans d’autres régions françaises, disposant désormais de « courriers d’interpellation types que d’autres délégations peuvent adapter à leur territoire », selon Mathieu Robin.
L’objectif demeure résolument pragmatique : obtenir la transparence sur l’état réel de l’accessibilité des infrastructures publiques. Sans ces données fiables, « aucun pilotage politique sérieux n’est possible« , souligne l’association dans son communiqué.
Des revendications structurelles pour une politique ambitieuse
Au-delà de cette action judiciaire ponctuelle, APF France handicap formule trois revendications majeures pour transformer durablement les politiques publiques d’accessibilité. La création d’un secrétariat d’État à l’accessibilité universelle représenterait une incarnation politique forte de cette problématique transversale. L’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire permettrait d’évaluer les carences des politiques publiques et d’identifier les responsabilités. Enfin, la réouverture des fonds territoriaux d’accessibilité, supprimés en janvier dernier, soutiendrait financièrement les travaux de mise aux normes des commerces et services de proximité.
Nicolas Mérille insiste sur la nécessité d’élargir la conception de l’accessibilité « au-delà des situations de handicape, pour englober aussi les femmes enceintes, les personnes temporairement mal marchantes« . Cette approche universelle pourrait bénéficier à l’ensemble de la société française vieillissante.
Les enjeux d’une société véritablement inclusive
Cette action juridique s’inscrit dans un contexte démographique particulièrement significatif. Avec près de deux milliards de personnes de moins de 15 ans dans le monde et un vieillissement accéléré des populations, les questions d’accessibilité revêtent une dimension stratégique pour l’avenir des sociétés développées. L’impact économique de cette situation dépasse largement le simple coût des aménagements. Une société accessible constitue un facteur d’attractivité territoriale et de compétitivité économique, permettant l’inclusion professionnelle de millions de personnes actuellement exclues du marché du travail.
Le ministère chargé de l’Autonomie et des Personnes handicapées assure qu’une dynamique est enclenchée, précisant que depuis l’été 2025, dix-huit établissements ont été sanctionnés sur les deux millions d’ERP recensés en France. Ces chiffres, dérisoires au regard de l’ampleur des non-conformités, illustrent parfaitement l’inefficacité du système actuel de contrôle et de sanction. Cette initiative d’APF France handicap pourrait ainsi marquer un tournant décisif dans l’application effective du droit à l’accessibilité, contraignant enfin l’État français à assumer pleinement ses responsabilités réglementaires et sociétales envers les personnes en situation de handicap.

