L’association européenne de défense de la vie privée noyb a annoncé, le 27 octobre, le dépôt de cinq plaintes contre Scale AI auprès des autorités de protection des données en France, en Italie, aux Pays-Bas et en Autriche. Les recours concernent Outlier, une plateforme où des travailleurs indépendants évaluent, corrigent ou annotent des contenus destinés à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle.
Au cœur du dossier : les informations recueillies sur ces personnes lorsqu’elles travaillent. Les plaignants contestent notamment l’usage de traceurs numériques, les contrôles d’identité répétés et l’absence de réponse à leurs demandes d’accès aux données. Ces accusations, détaillées dans le communiqué de noyb, devront être examinées par les autorités compétentes.
Les travailleurs qui entraînent l’IA sous surveillance numérique
Le travail réalisé sur Outlier consiste, selon les missions, à comparer des réponses produites par des modèles d’IA, à corriger des erreurs ou à étiqueter des données. Les personnes recrutées exercent sous un statut indépendant et reçoivent des tâches par l’intermédiaire de la plateforme. Noyb avance le chiffre de plus de 900 000 contributeurs, à l’échelle de la plateforme, sans en faire un décompte des travailleurs européens.
Dans la plainte française adressée à la CNIL, l’association décrit une analyse du trafic internet effectuée pendant l’utilisation d’Outlier. Les relevés présentés font apparaître des outils de suivi associés notamment à Facebook, TikTok, LinkedIn, Sprig et Fullstory. Selon le document, certaines transmissions comportent des identifiants, des informations sur les tâches disponibles ou encore des coordonnées personnelles.
Un outil de rejeu de session est également mis en cause. D’après les éléments rapportés par Reuters, les plaintes recensent jusqu’à 19 traceurs et décrivent l’enregistrement de mouvements de souris et de frappes au clavier à intervalles rapprochés. Ces observations portent sur les sessions examinées dans le dossier ; elles ne constituent pas un audit exhaustif de tous les comptes Outlier.
Pour les travailleurs, l’enjeu dépasse la publicité ciblée. Les données relatives à leur activité professionnelle peuvent révéler les projets auxquels ils accèdent, leurs périodes de connexion ou les interactions avec l’interface. Les plaignants demandent que soit examinée la nécessité de cette collecte au regard du règlement général sur la protection des données (RGPD).
Pièce d’identité et vidéo du visage : des vérifications contestées
Le deuxième volet porte sur le contrôle d’identité confié à Persona, un prestataire extérieur. La plainte déposée en France explique qu’un contributeur a dû transmettre une pièce d’identité et enregistrer une vidéo de son visage, puis renouveler certaines vérifications à des intervalles irréguliers. Outlier présente ces procédures comme un moyen de prévenir la fraude et de vérifier l’identité ou les qualifications des participants.
Noyb conteste la proportionnalité de ces traitements et les garanties entourant leur réalisation. La question de la biométrie est particulièrement sensible : une vérification d’identité peut impliquer des informations dont l’utilisation est encadrée strictement par le droit européen. Il appartiendra aux autorités d’apprécier les traitements effectivement réalisés, leur fondement juridique et les responsabilités respectives des sociétés concernées.
La plainte française soulève également le droit d’accès aux données personnelles. Son auteur affirme avoir sollicité Outlier en février 2026 et Persona en mai, sans obtenir les informations demandées, hormis un accusé de réception de ce dernier prestataire. Noyb indique que quatre travailleurs ayant exercé ce droit n’ont pas reçu de réponse satisfaisante.
Une affaire française au cœur du travail numérique mondialisé
La dimension française est directe : l’une des plaintes vise un travailleur résidant et exerçant en France, et elle a été transmise à la CNIL. Les autres procédures concernent trois pays de l’Union européenne. Le litige interroge la protection des indépendants qui travaillent à distance pour des plateformes américaines, parfois depuis leur ordinateur personnel, tout en étant soumis au droit européen des données.
Il éclaire aussi une activité peu visible du grand public : derrière les modèles d’IA, des personnes accomplissent des tâches d’évaluation et de correction, rémunérées et attribuées par des systèmes numériques. Reuters rapporte que les chercheurs du collectif DiPLab ont également étudié les mécanismes de distribution des missions et les primes liées au nombre de tâches accomplies.
Aucune sanction n’est annoncée à ce stade. Les cinq plaintes sont des saisines, non des décisions constatant des infractions. Reuters précisait que Scale AI n’avait pas immédiatement répondu à sa demande de commentaire. La suite dépendra des investigations des autorités nationales, qui devront confronter les griefs aux explications de l’entreprise et aux éléments techniques disponibles.