Longtemps montrés du doigt pour les conditions dans lesquelles y travaillent les ouvriers migrants, les grands chantiers des pays du Golfe deviennent des laboratoires d’innovation sociale, où sont testés et imposés de nouveaux modèles de gestion des ressources humaines. Au Qatar, des groupes comme Vinci ou Multiplex explorent des solutions innovantes potentiellement généralisables à l’ensemble du secteur, et dans d’autres pays.
La poussière est retombée au pays du désert : presque trois années se sont écoulées depuis qu’en 2022 a retenti le coup de sifflet final de la Coupe du monde de football organisée au Qatar. Un événement planétaire dont la couverture médiatique et politique a largement dépassé les seuls enjeux sportifs. Pendant les mois et années précédant la compétition, l’attention internationale s’est en effet largement focalisée sur les conditions de travail des travailleurs migrants qui ont, par centaines de milliers, participé à la construction des bâtiments et équipements destinés à accueillir les footballeurs et leurs supporters.
En 2019, on estimait que 10 millions d’entre eux, principalement originaires d’Afrique, d’Asie du Sud et du Sud-Est, travaillaient dans l’un des six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) : Qatar, Émirats arabes unis (EAU) – deux pays où la proportion de travailleurs non-ressortissants atteint 80% de la population –, Arabie saoudite, Koweït, Oman, Bahreïn. Des sultanats et pétromonarchies où les conditions de travail, entre chaleur écrasante et systèmes intriqués de parrainage par les employeurs – la très décriée « kafala » –, contribuent à la vulnérabilité des ouvriers migrants. Plusieurs ONG ont alerté sur ces conditions de vie et de travail harassantes, certaines estimant que jusqu’à 10 000 ouvriers mourraient chaque année dans les pays du CCG.
Le respect des droits humains, un enjeu opérationnel autant que moral
De là à dépeindre les pays du Golfe comme autant d’enfers pour les damnés du BTP, il n’y a qu’un pas que ce sont empressés de franchir quantité d’observateurs. Si nul ne remet en cause la difficulté des conditions de travail des travailleurs migrants dans les pays du CCG, la réalité sur le terrain s’avère plus nuancée. Elle dépend tant des pays que des acteurs économiques concernés. Conscientes des enjeux en termes d’image comme de productivité et de compétitivité internationale, certaines entreprises opérant dans la région sortent ainsi du lot. Pour elles, mieux traiter les travailleurs n’est pas qu’un moyen d’éviter le « bad buzz » ; mais, avant tout, d’attirer les talents et de sécuriser les grands projets.
« Les entreprises les plus performantes (sur le respect des droits humains) communiquent réellement sur leurs actions », relève Mariam Bhacker, de l’ONG Business and Human Rights Ressource Centre (BHRRC). Ces groupes présents dans le Golfe « ne se contentent pas de disposer d’une équipe dédiée aux droits de l’homme. (Ils) abordent la question de manière très opérationnelle, via les services des achats et des ressources humaines ». Et l’ONG de citer en exemple QDVC, la filiale du français Vinci au Qatar, mais aussi Multiplex, le britannique Laing O’Rourke ou encore le groupe italien Salini Impregilo, rebaptisé Webuild en 2020. Des multinationales dont les actions sur le terrain vont, d’après Mme Bhacker, « au-delà des simples déclarations politiques ou de conformité ».
Vinci, Multiplex : ces entreprises qui font de leurs chantiers des laboratoires d’innovation sociale
Présent au Qatar depuis 2007, Vinci, via sa filiale locale QDVC, a employé sur ses divers chantiers plus d’une dizaine de milliers de salariés. Très tôt, le groupe français a mis en place une politique de recrutement responsable, en s’appuyant notamment sur des agences fiables dans les pays d’origine, en interdisant la confiscation du passeport des travailleurs ou encore en leur permettant, bien avant la réforme du système de kafala introduite en 2020 par les autorités qataries, de changer d’employeur ou de quitter facilement le pays. Résultat : 93% des ouvriers recrutés par QDVC arrivaient au Qatar sans dettes liées à leur recrutement.
Vinci s’est également impliqué dans les conditions d’hébergement des ouvriers, souvent pointées du doigt dans les pays du CCG. En 2014, le groupe a construit la Communauté de travailleurs Serge Moulène, une « base-vie » qui a accueilli jusqu’à 3 700 employés dans des conditions bien supérieures aux standards légaux au Qatar : chambres de 27m2 pour quatre occupants, Internet gratuit, cantine, clinique, salle de sport, supérette, salle de prière, etc. QDVC couvre aussi les frais de logement, de nourriture et de transport, prend en charge une assurance santé et finance un voyage, tous les deux ans, vers le pays d’origine des ouvriers. Le groupe, qui a mis en place dès 2011 un Comité des travailleurs avec des représentants élus, s’est aussi astreint à plusieurs audits externes (en 2019 et 2021) menés par la fédération syndicale mondiale IBB.
Lui aussi présent au Qatar, le groupe australien de BTP Multiplex s’efforce de son côté d’éviter de recourir à des sous-traitants à risque. Ce pourquoi il privilégie, selon son directeur exécutif de la santé et de la sécurité Stephen Smith, « la recherche de sous-traitants qui font preuve de comportements (…) appropriés ». L’entreprise s’appuie aussi sur un système d’alerte précoce qui détecte les retards dans le paiement des salaires et elle n’hésite pas à s’impliquer, le cas échéant, dans la gestion financière de ses sous-traitants si ceux-ci se montrent défaillants.
Un mouvement de fond
Travailler sur un chantier dans le Golfe est un défi en soi – mais aussi un challenge qui pousse les entreprises et les autorités à innover pour assurer la sécurité des employés et le bon déroulement des chantiers. Dans une région où les températures tutoient régulièrement les 50°C, se rafraîchir est une question de vie ou de mort, raison pour laquelle une entreprise britannique, Techniche, a été sollicitée par le Qatar pour concevoir une tenue de travail auto-rafraîchissante. Pendant la Coupe du monde, plus de 55 000 combinaisons StayCool ont ainsi été distribuées aux ouvriers du bâtiment, réduisant la température de la peau de 6 à 8°C. Au-delà d’initiatives éparses, un véritable mouvement de fond semble à l’œuvre dans le Golfe, où le chantier, autrefois craint, s’impose comme un espace d’expérimentation sociale à ciel ouvert.

