Depuis mi-juin 2026, le gouvernement demande aux partenaires sociaux de dégager 800 millions d’euros d’économies sur la branche des accidents du travail et maladies professionnelles (AT-MP). La principale mesure envisagée ? Plafonner les indemnités journalières versées aux salariés accidentés ou malades professionnels à 1,8 Smic, contre 2,8 à 3,7 Smic actuellement. Une proposition qui suscite une alliance inédite : patronat et syndicats, habituellement opposés, réclament ensemble une évaluation préalable avant toute réforme.
Qu’est-ce qui change ? Le plafonnement des indemnités journalières expliqué
Aujourd’hui, les salariés victimes d’accidents du travail ou de maladies professionnelles perçoivent des indemnités journalières calculées sur leur salaire. Le plafond actuel atteint 2,8 Smic pour les arrêts courts, et grimpe même à 3,7 Smic au-delà de 28 jours d’arrêt. Le gouvernement propose de ramener ce plafond à 1,8 Smic, quelle que soit la durée de l’arrêt.
De 2,8 Smic à 1,8 Smic : ce que les salariés perdraient
Concrètement, un salarié percevant 3 000 euros bruts mensuels et victime d’un accident du travail touche actuellement une indemnité journalière d’environ 90 euros. Avec le nouveau plafond, elle descendrait à environ 58 euros par jour. Sur un mois d’arrêt, la perte atteindrait près de 960 euros. Pour les salaires plus élevés, l’impact devient encore plus marqué : un cadre à 5 000 euros bruts verrait son indemnité journalière divisée par deux.
Au-delà de 28 jours : passer de 3,7 Smic à 1,8 Smic, un coup dur pour les longs arrêts
Les arrêts prolongés concernent souvent les accidents graves ou les maladies professionnelles invalidantes. Actuellement, ces salariés bénéficient d’une majoration progressive de leurs indemnités, pouvant atteindre 3,7 Smic après 28 jours. Ramener ce plafond à 1,8 Smic pénaliserait particulièrement les travailleurs confrontés à des pathologies lourdes, comme les troubles musculosquelettiques ou les cancers professionnels. En 2023, 668 510 accidents du travail avec arrêt ont été recensés, dont 818 mortels, selon la Dares.
Qui sera le plus touché ? Les profils vulnérables
Salariés de secteurs à risque, travailleurs précaires, bas salaires
L’intérim, l’agriculture et les transports figurent parmi les secteurs les plus exposés aux accidents de travail. Les jeunes salariés, souvent en contrat précaire, représentent également une population à risque élevé. Paradoxalement, ces travailleurs perçoivent généralement des salaires modestes. Le plafonnement à 1,8 Smic les affecterait moins en valeur absolue, mais davantage en proportion de leur pouvoir d’achat. Les salariés des PME, moins protégés par des accords collectifs généreux, subiraient également de plein fouet cette réforme.
Perte de pouvoir d’achat estimée : quelle compensation ?
Aucune compensation n’est prévue à ce stade. Les partenaires sociaux pointent justement l’absence de simulations détaillées. Combien de salariés seraient concernés ? Quel serait le montant moyen de la perte ? Quel impact sur les ménages déjà fragilisés par un arrêt de travail prolongé ? Autant de questions restées sans réponse. En moyenne, 1 800 accidents du travail surviennent chaque jour en France. Pour ces victimes, la baisse des indemnités pourrait entraîner des difficultés financières immédiates, notamment pour honorer les charges fixes (loyer, crédits, factures).
Pourquoi patronat et syndicats disent non (presque) tous ensemble
FO et CFDT : préserver l’indemnisation des salariés en arrêt professionnel
Le 28 juillet 2026, une position commune inédite a réuni le Medef, Les Entrepreneurs, l’U2P et quatre syndicats (CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC). Seule la CGT s’est abstenue, dénonçant l’insuffisance des engagements patronaux sur la sous-déclaration des accidents. Eric Gautron, secrétaire confédéral de FO, a résumé l’enjeu : « Avec ce texte, FO a voulu préserver l’indemnisation des salariés en arrêt d’origine professionnelle. » Cette convergence, rare dans le dialogue social français, témoigne de l’ampleur des inquiétudes. Les syndicats redoutent un affaiblissement de la protection sociale, tandis que le patronat craint une dégradation du climat social et une hausse des contentieux.
La demande d’études d’impact : évaluer avant de réformer
Dans leur avis conjoint, les partenaires sociaux dénoncent « l’absence, à ce stade, de simulations suffisamment étayées et d’études d’impact complètes ». Ils réclament une évaluation rigoureuse avant toute mise en œuvre. Qui seraient les salariés perdants ? Quels secteurs seraient les plus affectés ? Quel serait l’impact sur la santé au travail et la prévention ? Autant de questions cruciales pour mesurer les conséquences sociales réelles de la réforme. La branche AT-MP, excédentaire jusqu’en 2024, affiche désormais un déficit de 200 millions d’euros en 2025, qui pourrait atteindre 1,5 milliard en 2027 selon l’Opinion.
Les vraies questions : prévention plutôt que réduction d’indemnités ?
Le déficit de la branche AT-MP s’explique aussi par des transferts massifs vers d’autres branches de la Sécurité sociale : 800 millions d’euros annuels vers l’assurance vieillesse depuis 2023, et 1,6 milliard d’euros versés à l’assurance maladie au titre de la sous-déclaration des accidents. Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT, pointe du doigt les employeurs : « Les employeurs ne s’engagent pas à faire un effort suffisant dans la sous-déclaration. » Plutôt que de réduire les indemnités, ne faudrait-il pas renforcer la prévention et lutter contre la sous-déclaration ? Une meilleure reconnaissance des accidents et maladies professionnelles permettrait de mieux cibler les secteurs à risque et d’améliorer les conditions de travail. À l’heure où la sécurité fait débat dans de nombreux domaines, la protection des salariés accidentés reste un enjeu majeur de justice sociale.
La balle est désormais dans le camp du gouvernement. Écoutera-t-il cette demande unanime d’évaluation préalable, ou imposera-t-il sa réforme pour boucler le budget 2027 ? La réponse conditionnera non seulement l’équilibre financier de la branche AT-MP, mais aussi la confiance des salariés dans le système de protection sociale français.
