L’éducation est un droit humain, un bien public et une responsabilité collective. A l’heure de ParcourSup, c’est l’heure pour tous de se féliciter du nombre d’élèves scolarisés, de diplômés, de classements internationaux. Mais une question reste quasiment absente des bilans officiels : dans quel état psychique ressortent celles et ceux que nous avons “réussis” à diplômer ?
Le Baromètre national de la santé mentale des étudiants, réalisé par Ipsos bva pour teale et l’IÉSEG auprès de 2 000 étudiants en France, dresse un constat sans appel. Moins d’un étudiant sur deux estime être en bonne santé mentale (45 %), tandis que trois sur cinq présentent une suspicion de souffrance psychologique, contre 36 % dans l’ensemble de la population française. Près de deux tiers des étudiants affirment que leurs difficultés de santé mentale sont pour partie liées à leurs études (63 %), et six sur dix considèrent que ces difficultés les freinent pour suivre le rythme académique (57 %). Plus d’un tiers envisage d’arrêter ses études pour des raisons psychologiques (38 %).
Autrement dit, un système éducatif peut afficher de bons taux de réussite, tout en épuisant celles et ceux qu’il se destine à faire grandir. Tant qu’on se félicite du nombre de diplômés sans regarder combien ont tenu debout psychologiquement, il manque la moitié du bulletin. La performance éducative ne peut plus être évaluée uniquement à l’aune des moyennes, des mentions et des classements PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) : elle doit valoriser la santé mentale, au même titre que la réussite académique.
Car derrière les chiffres, il y a une réalité plus profonde : beaucoup d’étudiants ne se sentent tout simplement pas soutenus. Plus d’un tiers d’entre eux ont le sentiment que personne ne cherche à les aider (34 %), alors même qu’ils accumulent les symptômes de mal-être : tensions permanentes, troubles du sommeil, perte de confiance, sentiment de ne pas pouvoir surmonter leurs difficultés. Cette solitude psychique n’apparaît nulle part dans les indicateurs de réussite d’un établissement, et pourtant elle conditionne la capacité à apprendre, persévérer, se projeter.
L’“écologie psychique” de l’école et du supérieur reste un angle mort. Un système éducatif ne devrait pas abîmer durablement les esprits qu’il forme. De la même manière que nous avons posé des normes pour protéger les corps, il est temps d’énoncer un principe de non-nuisance psychique : réformer les pédagogies, les rythmes, les modes d’évaluation pour qu’ils cessent de produire de la détresse comme un effet collatéral de la recherche excellence académique.
Ce principe est d’autant plus urgent que l’éducation entre dans une nouvelle ère, celle de l’intelligence artificielle. En 2025, l’UNESCO a dédié la Journée internationale de l’éducation au thème “IA et éducation : préserver l’agence humaine dans un monde d’automatisation” (UNESCO, International Day of Education 2025). Nos universités et Grandes Écoles accélèrent la transformation : IA génératives pour réviser, produire, corriger, personnaliser, mais aussi pour rechercher un soutien psychologique disponible, gratuit et non jugeant.
Là encore, les chiffres parlent. Près de six étudiants sur dix déclarent qu’en cas de souffrance psychologique, ils se tourneraient vers un psychiatre ou un psychologue (60 %) ou vers un outil d’IA (58 %). L’IA devient à la fois un outil pédagogique, un soutien émotionnel, parfois un refuge. On peut s’en inquiéter ou s’en réjouir, mais une chose est sûre : quand des dizaines de milliers de jeunes choisissent de partager leurs doutes ou leur détresse à une IA générative plutôt qu’à un humain, ce n’est pas seulement un sujet technologique. C’est le signe que le système relationnel censé les protéger (familles, pairs, enseignants, services de santé) ne suffit plus.
Face à ce constat, multiplier les dispositifs à la marge ne suffira pas. Il ne s’agit pas simplement de créer une cellule d’écoute ou d’ajouter un atelier “gestion du stress” au moment des examens. Ce qui doit changer, c’est la définition même d’un système éducatif performant. Un établissement qui affiche 95 % de réussite mais laisse 40 % de ses étudiants en suspicion de souffrance psychologique peut-il encore être considéré comme un modèle ? À l’inverse, un établissement qui investit dans la prévention, l’accompagnement psychologique, la formation de ses équipes à la santé mentale pour protéger ses étudiants et créer un environnement propice à l’épanouissement, ne devrait-il pas être reconnu et valorisé ? L’excellence ne doit pas se construire aux dépens de la santé de nos étudiants, au contraire ; le modèle éducatif de demain est celui qui saura réconcilier exigence, excellence et santé mentale.
Concrètement, cela suppose d’ajouter la santé mentale au bulletin de l’Éducation nationale : intégrer des indicateurs de bien-être psychique dans l’évaluation des politiques éducatives ; rendre régulières les enquêtes nationales sur la santé mentale des élèves et des étudiants ; conditionner les évaluations d’établissements et certaines accréditations à la mise en place de dispositifs sérieux de prévention et de soutien. Cela suppose aussi de considérer que la santé mentale n’est pas un sujet “annexe” mais un levier pédagogique à part entière : rythmes d’apprentissage, droit à l’erreur, qualité de la relation éducative, accompagnement des transitions, usage responsable du numérique et de l’IA.
Ce que j’appelle est un changement de contrat entre la société et sa jeunesse. Tant que nous continuerons à piloter le système éducatif exclusivement à partir de ce qui se voit (notes, diplômes, classements) nous resterons aveugles à ce qui, silencieusement, se défait : la confiance, la curiosité, la capacité à se projeter. La Journée internationale de l’éducation nous offre chaque année l’occasion de rappeler que l’éducation est un droit. À nous d’y ajouter, désormais, cette exigence simple : personne ne devrait avoir à sacrifier sa santé mentale pour obtenir un diplôme.


