Doctolib utilise les données médicales de 50 millions de Français pour entraîner une IA

Vos données médicales sur Doctolib seront utilisées par une IA dès août 2026, sauf opposition de votre part. Un mail passé inaperçu, une case à cocher avant qu’il ne soit trop tard. Vérifiez vite votre boîte mail.

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Doctolib utilise les données médicales de 50 millions de Français pour entraîner une IA
Doctolib utilise les données médicales de 50 millions de Français pour entraîner une IA © Social Mag

À partir d’août 2026, les données de santé de plus de 50 millions de patients inscrits sur Doctolib serviront de matière première à un projet de recherche en intelligence artificielle, sauf opposition explicite des personnes concernées. La plateforme, utilisée par 50 millions de Français, a annoncé la nouvelle par mail le 8 juillet, sous l’intitulé « Doctolib s’engage dans la recherche pour améliorer la santé ».

Le projet, mené avec l’équipe HeKA (rattachée à l’Inria, à l’Inserm et à l’Université Paris Cité) et conduit par une chercheuse de l’Inria dont le nom n’a pas été communiqué, doit durer trois ans. Il s’inscrit dans le laboratoire de recherche en santé de Doctolib et concrétise un partenariat annoncé huit mois plus tôt, le 27 novembre 2025, quand Doctolib et l’Inria avaient dévoilé la création d’une équipe de recherche commune pour bâtir une IA clinique fiable et souveraine.

Nacim Rahal, chargé des équipes data et IA de Doctolib, avait alors jugé ce rapprochement « essentiel » pour construire des systèmes « souverains, compétitifs, sûrs et fiables ».

Concrètement, l’entreprise veut étudier comment des outils d’IA peuvent aider « à mieux anticiper certains risques à partir de l’historique médical, afin de mieux organiser et coordonner les parcours de soins », a-t-elle indiqué à franceinfo. Pour les praticiens, l’objectif est d’offrir une assistance dans la prévention des risques, sans jamais retirer au médecin la décision finale.

Pour les patients, il s’agit de mieux évaluer le niveau d’urgence d’une situation et d’orienter vers le bon parcours de soin.

Un opt-out plutôt qu’un consentement explicite

Le dispositif retenu par Doctolib repose sur l’opt-out : les patients sont inclus par défaut, à charge pour eux de s’y opposer plutôt que de donner leur accord avant toute utilisation de leurs données. Concrètement, il suffit de cliquer sur « m’opposer à l’utilisation de mes données » dans la rubrique « vos données, votre décision », accessible depuis le mail reçu, ou de remplir un formulaire en ligne en invoquant l’article 56 de la loi Informatique et Libertés.

Cette opposition est possible avant le lancement d’août 2026, ou même une fois la recherche engagée, mais plus une fois les travaux finalisés, pour ne pas compromettre leur validité scientifique. Dans son email, Doctolib précise : « Vous pouvez accéder, rectifier, limiter ou demander la suppression de vos données en écrivant à [email protected]. Lorsque les recherches seront finalisées, cette suppression ne sera plus possible afin de préserver la validité scientifique du projet. »

L’entreprise assure aussi que cette opposition n’aura aucune conséquence sur la prise en charge des patients ni sur leur usage de la plateforme.

Ce choix méthodologique s’appuie sur la méthode de référence MR-004 de la Cnil, qui encadre la réutilisation de données personnelles à des fins de recherche d’intérêt public sans exiger le consentement préalable de chaque personne concernée. Le régime est dérogatoire, mais légal et courant en recherche biomédicale française.

Seules les données de patients majeurs sont mobilisées dans ce premier projet ; elles seront conservées pendant cinq ans. Un second projet, distinct, porte sur la fiabilité des diagnostics assistés par IA et doit, lui, mobiliser des données d’enfants dont les parents ont pris rendez-vous via la plateforme.

Des données « pseudonymisées », pas anonymes

La liste des données concernées est longue :

  • antécédents
  • traitements
  • diagnostics
  • évolution de la prise en charge
  • documents saisis par les médecins (y compris par dictée vocale)
  • ordonnances
  • courriers d’adressage
  • réponses à des questionnaires de santé
  • informations renseignées dans la rubrique « Santé » du compte

Ces données ne sont pas anonymisées mais pseudonymisées : le nom est remplacé par un code, mais le lien technique vers l’identité subsiste, ce qui reste nécessaire pour reconstituer le parcours de soins d’un individu. Juridiquement, des données pseudonymisées restent des données personnelles, protégées par le RGPD, d’où l’existence même de ce droit d’opposition.

Doctolib justifie ce choix par les limites d’un jeu totalement anonyme. « Concrètement, un jeu de données anonymisées ne permettrait pas à la chercheuse de mener ses analyses : comprendre le parcours de soin d’un individu nécessite d’accéder à une donnée brute et individualisée, ce qu’une anonymisation, par nature, empêche », a répondu l’entreprise à franceinfo.

Avec des données réellement anonymes, ajoute-t-elle, « il n’est plus possible d’individualiser une personne, de corréler entre elles différentes données la concernant, ou d’en déduire des informations la concernant ». L’entreprise assure enfin que la chercheuse en charge du projet « n’a et n’aura jamais accès à l’identité des personnes concernées : cette identité reste protégée et hors de sa portée tout au long du projet ».

Des modèles hébergés en Europe, argument de souveraineté

Doctolib écarte tout risque de fuite vers des IA conversationnelles grand public comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Le Chat. Les projets du laboratoire s’appuient sur des modèles open source, déployés dans l’infrastructure de l’entreprise, hébergée dans un environnement certifié pour les données de santé (HDS), sans qu’aucune donnée ne quitte l’Union européenne.

« Nous pouvons nous appuyer sur des modèles ouverts publiés par différents acteurs, y compris parfois non-européens, sans que cela implique un quelconque transfert de données vers eux : une fois les paramètres du modèle récupérés, celui-ci fonctionne intégralement au sein de notre infrastructure HDS, en Europe », précise Doctolib.

L’entreprise met en avant un argument de souveraineté : les modèles d’IA médicale dominants sont aujourd’hui, selon elle, « très majoritairement conçus hors d’Europe, sur des données qui ne sont pas les nôtres ». Elle ajoute que mener ces recherches en France, « avec des partenaires publics et académiques français, dans un cadre protecteur fixé par la Cnil », contribuerait à ce que le pays dispose de ses propres outils plutôt que d’en dépendre.

Interrogé sur France Inter en octobre 2025, à l’occasion du lancement d’un assistant médical basé sur l’IA, le PDG cofondateur de Doctolib Stanislas Niox-Château évoquait déjà « une révolution » : « Aujourd’hui on se soigne sur Instagram, sur TikTok. Notre objectif, c’est de reprendre la main avec les soignants français, avec les chercheurs français. »

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