L’aveu a fait l’effet d’une douche froide. Dimanche 17 mai 2026, Roland Lescure, ministre de l’Économie, a reconnu sur France 3 que l’objectif de plein emploi fixé par Emmanuel Macron ne serait pas atteint « d’ici l’année prochaine ». Cette déclaration marque un tournant dans la politique économique française, alors que le taux de chômage vient de franchir la barre des 8 % au premier trimestre 2026 — soit son niveau le plus élevé depuis cinq ans.
Cette admission officielle sonne comme l’enterrement solennel d’une promesse emblématique du second quinquennat. Depuis 2022, Emmanuel Macron avait fait du plein emploi — défini par un taux de chômage ramené à 5 % — l’un des marqueurs identitaires de sa politique économique. Une ambition qui paraît désormais reléguée aux oubliettes, face à la dégradation continue des indicateurs du marché du travail français.
La promesse présidentielle du plein emploi : genèse d’un engagement ambitieux
Lors de sa campagne de réélection en 2022, Emmanuel Macron avait placé le plein emploi au cÅ“ur de ses promesses économiques. Fort des résultats engrangés durant son premier mandat — le chômage était alors passé de 9,1 % en 2017 à 7,3 % en 2022 — le président de la République ambitionnait de franchir le seuil symbolique des 5 %, rejoignant ainsi le cercle restreint des économies européennes réputées pour leur vitalité sur ce terrain, à l’image de l’Allemagne ou des Pays-Bas.
Cette promesse reposait sur une trajectoire qui semblait, à l’époque, rassurante : la France paraissait engagée dans une dynamique vertueuse, portée par les réformes structurelles du marché du travail initiées dès 2017 et par un contexte macroéconomique globalement favorable. Encore au début de l’année 2026, l’exécutif continuait de défendre cette trajectoire malgré les premiers signaux de ralentissement. La loi pour le plein emploi, entrée en vigueur en janvier 2025, témoignait de cette volonté politique que rien, en apparence, ne semblait ébranler.
Pourquoi, dès lors, cet échec ? Les économistes pointent plusieurs facteurs convergents : le retournement du cycle économique mondial, l’affaiblissement de la demande en zone euro, les effets différés de la normalisation monétaire opérée par la BCE, et surtout l’incapacité des réformes structurelles à transformer suffisamment profondément un marché du travail français encore marqué par des rigidités héritées. L’ambition présidentielle s’est, en somme, heurtée à la dureté des faits.
France : le plein emploi n’aura pas lieu selon le ministre de l’Économie
Les derniers chiffres de l’Insee dressent un constat sans appel. Au premier trimestre 2026, le nombre de chômeurs a augmenté de 68 000 personnes par rapport au trimestre précédent, portant le total à 2,6 millions. Cette progression de 0,2 point sur le trimestre et de 0,7 point sur l’année constitue le cinquième trimestre consécutif de hausse — une séquence qui traduit non plus un accident conjoncturel, mais une tendance de fond préoccupante.
Plus inquiétant encore, cette dégradation frappe de plein fouet les populations les plus vulnérables. Selon l’Insee, « les bénéficiaires du RSA et les jeunes de 15 à 29 ans inscrits à France Travail contribuent pour près de la moitié de la hausse du taux de chômage ». Un signal alarmant, qui interroge l’efficacité réelle des dispositifs d’accompagnement déployés ces dernières années.
Paradoxalement, certains indicateurs demeurent dans le vert. Le taux d’emploi progresse légèrement — de 0,1 point — pour atteindre 69,5 %, au voisinage de son plus haut historique. Comme l’a relevé Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail : « Jamais autant de personnes n’ont travaillé en France depuis 1975. » Une nuance de taille, qui ne suffit toutefois pas à dissiper l’ombre portée par la montée du chômage.
L’aveu de Roland Lescure : un réalisme politique assumé
Sur le plateau de « Dimanche en politique », Roland Lescure n’a pas cherché à édulcorer la réalité. « Non, ce n’est pas atteignable d’ici l’année prochaine », a-t-il déclaré sans détour, au sujet de l’objectif de 5 % de chômage. En creux, cette phrase signifie que la promesse phare du second mandat de Macron est officiellement abandonnée — non pas formellement enterrée par décret, mais reléguée à un horizon indéfini, ce qui revient au même. Pour justifier ce recul, le ministre invoque « un choc mondial très important », évoquant notamment les tensions au Moyen-Orient qui « bloquent 20 % du pétrole mondial » et pèsent sur la croissance française.
Les conséquences de cet aveu sont multiples. Sur le plan politique, il fragilise durablement la crédibilité économique de l’exécutif, dont le bilan en matière d’emploi devient difficile à défendre à l’approche des échéances électorales. Sur le plan social, il risque d’alimenter un sentiment de résignation, précisément celui que Macron avait promis de combattre. Sur le plan économique, enfin, il oblige le gouvernement à revoir ses hypothèses de trajectoire budgétaire, le plein emploi ayant été intégré comme variable centrale dans plusieurs projections de finances publiques.
Néanmoins, Lescure refuse d’abandonner totalement cette ambition : « Ça doit rester un objectif national », insiste-t-il. Le ministre revendique même un bilan positif depuis 2017, estimant avoir « réussi à changer l’état d’esprit » et « redonné de l’espoir à des Françaises et des Français qui n’avaient plus accès au marché du travail ». Cette position illustre l’exercice d’équilibre délicat auquel se livre l’exécutif : concéder l’échec d’une promesse tout en préservant, autant que faire se peut, la crédibilité de l’action gouvernementale.
Les défis structurels du marché du travail français
Au-delà de la conjoncture internationale, l’abandon de facto de l’objectif de plein emploi révèle des fragilités plus profondes et plus anciennes. Le marché du travail français continue de souffrir de rigidités structurelles qui limitent sa capacité d’adaptation aux chocs économiques : un dualisme persistant entre emplois stables et emplois précaires, une formation professionnelle encore insuffisamment articulée aux besoins réels des entreprises, et des inégalités territoriales qui concentrent le chômage dans certains bassins d’emploi déjà sinistrés.
L’industrie française peine à retrouver son dynamisme d’antan, tandis que certains pans du secteur tertiaire subissent de plein fouet les contrecoups de la transformation numérique. Cette conjonction de facteurs complexifie l’équation de l’emploi et interroge la pertinence des outils traditionnels de politique économique face à des mutations qui, par nature, excèdent le cadre d’un quinquennat.
Par ailleurs, la démographie française joue un rôle souvent sous-estimé dans cette équation. Avec un taux d’activité en hausse — notamment chez les seniors, sous l’effet de la réforme des retraites, et chez les jeunes — le marché du travail doit absorber un nombre croissant d’actifs, rendant mécaniquement plus difficile toute réduction significative du taux de chômage, même en période de création nette d’emplois.
Quelles perspectives pour l’emploi en France ?
L’abandon de l’objectif de plein emploi à court terme ne signe pas pour autant la fin de toute ambition en la matière. Comme le souligne Roland Lescure, « il ne faut pas perdre cet objectif, parce que moi, j’ai grandi dans une génération où le chômage de masse était perçu comme une fatalité. » Une formule qui résonne comme un appel à la lucidité autant qu’à la persévérance.
Cette déclaration ministérielle ouvre la voie à une redéfinition des priorités gouvernementales. Plutôt que de se focaliser sur un chiffre symbolique potentiellement hors de portée, l’exécutif pourrait adopter une approche plus qualitative, centrée sur la réduction du chômage de longue durée, le renforcement de la formation professionnelle en lien direct avec les besoins des entreprises, l’accompagnement renforcé des publics les plus fragilisés sur le marché du travail — à commencer par les jeunes et les bénéficiaires du RSA — ainsi que le développement de politiques sectorielles ciblées dans les filières d’avenir.

