Une réponse cellulaire contre le risque de cancer
Une étude de l’Université de Tokyo a été relayée, le 15 décembre, par Science & Vie. Elle dévoile que la perte de pigmentation des cheveux, autrement dit l’apparition des cheveux gris, résulterait d’un mécanisme de protection du corps contre certains types de cancers, en particulier les mélanomes. Ce processus débute dans les follicules pileux, là où résident les McSCs (mélanocyte stem cells), les cellules souches responsables de la production de mélanine, le pigment qui colore les cheveux. Quand ces cellules subissent des dommages importants à l’ADN, notamment à cause de facteurs externes comme les radiations ou les agents mutagènes, elles activent un processus appelé sénodifférenciation.
Il s’agit d’un mécanisme de différenciation irréversible des cellules, menant à leur élimination. Cela empêche leur prolifération désorganisée, un comportement typique des cellules cancéreuses. En contrepartie, cette disparition entraîne le grisonnement des cheveux. Selon l’équipe de recherche, « ce processus, piloté par l’activation de la voie p53–p21, au cours duquel les cellules se différencient de manière irréversible avant d’être perdues, entraîne le grisonnement des cheveux et protège efficacement contre le mélanome, cancer de la peau », comme l’a rapporté Modes & Travaux. Cette découverte met en lumière une stratégie insoupçonnée du corps humain : sacrifier certaines cellules pigmentaires pour prévenir l’apparition de clones cellulaires anormaux, susceptibles d’évoluer en tumeurs.
Un signal visible d’un processus biologique profond
Cette piste a été explorée par les chercheurs à travers des modèles murins, en exposant des souris à des rayons X ou à des substances cancérigènes comme le DMBA. L’activation de la voie p53–p21 a été observée dans les cellules McSCs lésées, entraînant leur différenciation terminale. Les souris ayant subi ces dommages ont vu leurs poils blanchir, signe de l’extinction progressive des cellules pigmentaires. Cependant, l’étude révèle également que certains cancérogènes puissants, comme les UVB, peuvent perturber ce mécanisme de défense. Dans ces cas, les cellules altérées ne se différencient pas, échappant au processus de sénodifférenciation, ce qui laisse la porte ouverte à la formation de clones pré-mélanomateux.
Cela démontre que ce système de protection n’est ni absolu, ni infaillible. Les chercheurs ont aussi mis en évidence le rôle déterminant du microenvironnement des follicules pileux. Les signaux émis par les cellules environnantes et la niche cellulaire influencent la décision de la cellule souche pigmentaire : soit entrer en sénodifférenciation, soit persister malgré les dommages subis. Cette découverte suggère que le grisonnement des cheveux pourrait être bien plus qu’une simple conséquence du vieillissement cellulaire. Il constituerait un marqueur visible d’une réaction de l’organisme face à des risques oncologiques.
Un tournant dans la perception des cheveux gris
Le regard porté sur les cheveux gris s’en trouve donc transformé. Ce que l’on considérait jusqu’ici comme une dégradation esthétique ou un stigmate de l’âge serait en réalité, dans certains cas, le reflet d’un système d’alerte sophistiqué. Cette piste ouvre de nouvelles voies de recherche dans les domaines de la cancérologie et de la biologie du vieillissement. Cela dit, les chercheurs demeurent prudents : ces observations sont issues d’études animales. Si le parallèle avec les mécanismes humains semble prometteur, il nécessite encore des validations cliniques chez l’homme.
En d’autres termes, avoir les cheveux gris ne signifie pas automatiquement être mieux protégé contre le cancer. Toutefois, cela pourrait indiquer que certaines cellules potentiellement dangereuses ont été éliminées de manière préventive par l’organisme. Ces travaux incitent à reconsidérer l’image du grisonnement, non plus uniquement comme une fatalité esthétique liée à l’âge, mais comme un signe possible de vigilance immunitaire.


