Vendredi 10 juillet 2025, Union-Indépendants et la FNAE ont annoncé une victoire : le revenu minimum des livreurs Uber Eats et Deliveroo passe à 19 euros bruts de l’heure. Mais Fabian Tosolini, représentant du syndicat majoritaire, a tenu à préciser : « C’est un point d’étape, pas l’objectif final. » Cette phrase résume l’ambiguïté de cet accord : une avancée significative doublée d’une frustration palpable.
Une victoire syndicale à 61,7%, mais inachevée
L’augmentation obtenue représente une hausse de 61,7% par rapport aux 11,75 euros bruts de l’heure fixés en 2023. L’accord signé entre les plateformes et les syndicats entrera en vigueur le 1er septembre 2025. Pour Union-Indépendants et la FNAE, cette négociation marque un tournant après des mois de mobilisation face à un constat alarmant : entre 2021 et 2024, le pouvoir d’achat des livreurs s’est effondré. Le rapport de l’Arpe révélait une baisse de 34,2% du taux horaire brut chez Uber Eats, 22,7% chez Deliveroo, et 26,6% chez Stuart, inflation comprise.
Comment Union-Indépendants et FNAE ont négocié cette hausse
Les deux syndicats ont construit leur stratégie sur trois piliers. D’abord, ils ont exploité les données de l’Arpe pour démontrer l’urgence sociale. Ensuite, ils ont mobilisé les livreurs via des actions de terrain et des campagnes numériques. Enfin, ils ont profité de la pression réglementaire européenne : la directive de fin 2024 impose aux États membres de requalifier certains travailleurs des plateformes en salariés d’ici décembre 2025. Uber Eats et Deliveroo ont préféré négocier plutôt que risquer une requalification massive. Uber Eats investira 50 millions d’euros annuels pour sécuriser les revenus, un chiffre qui témoigne de l’ampleur financière de l’engagement.
« C’est un point d’étape, pas l’objectif final » pour Fabian Tosolini
Fabian Tosolini, figure de proue d’Union-Indépendants, refuse de crier victoire. Les syndicats réclamaient une rémunération horo-kilométrique, qui calculerait le salaire en fonction des kilomètres réellement parcourus et du temps d’attente effectif, et non sur des estimations algorithmiques. Cette revendication structurante n’a pas été retenue. Pour les organisations syndicales, l’accord de juillet 2025 sécurise un plancher salarial, mais ne transforme pas les règles du jeu imposées par les algorithmes des plateformes.
Du calcul mensuel au calcul hebdomadaire : stabilité et prévisibilité
L’accord de 2023 prévoyait une garantie de revenu calculée mensuellement. Le nouvel avenant instaure un calcul hebdomadaire. Concrètement, un livreur qui travaille 20 heures dans la semaine sait qu’il percevra au minimum 380 euros bruts, indépendamment des fluctuations de commandes. Ce changement répond à une demande syndicale forte : les livreurs vivent au jour le jour et ne peuvent pas attendre la fin du mois pour savoir si leur revenu sera complété. La fréquence hebdomadaire permet d’anticiper les dépenses courantes et réduit l’incertitude financière.
Les pourboires enfin exclus du calcul : une clarification attendue
Sous l’accord de 2023, les plateformes intégraient les pourboires dans le calcul de la rémunération minimale. Si un livreur recevait 50 euros de pourboires dans le mois, ce montant venait diminuer d’autant la compensation versée par la plateforme. Les syndicats dénonçaient cette pratique comme une captation indirecte du geste des clients. Désormais, les pourboires restent acquis au livreur, en plus du revenu minimum garanti. Cette exclusion représente un gain direct pour les travailleurs les plus actifs, souvent ceux qui assurent les livraisons dans les zones urbaines denses.
La clause de réexamen annuelle : un mécanisme de protection syndicale
L’accord prévoit un réexamen annuel du revenu minimum, ou avant en cas d’événement exceptionnel comme une inflation brutale ou une dégradation du pouvoir d’achat. Joël Blondel, directeur général de l’Arpe, salue une disposition qui « marque une étape importante dans la construction progressive de garanties collectives adaptées aux conditions d’exercice des travailleurs indépendants des plateformes ». Pour les syndicats, cette clause transforme la négociation ponctuelle en dialogue social permanent. Elle oblige les plateformes à justifier chaque année le maintien ou la révision du plancher salarial, et offre aux organisations syndicales un rendez-vous institutionnel pour peser sur les décisions.
Ce qui reste sur la table : les batailles à venir
La rémunération horo-kilométrique : le graal syndical toujours absent
Union-Indépendants et la FNAE réclament depuis des années une rémunération basée sur les kilomètres réels et les temps d’attente effectifs, et non sur les estimations des algorithmes. Les plateformes calculent le tarif d’une course en fonction d’un trajet théorique et d’un temps de préparation estimé. Or, les livreurs subissent régulièrement des détours, des retards de restaurant, des problèmes de circulation. La rémunération horo-kilométrique permettrait de payer le travail réel, pas le travail prévu. Les plateformes refusent pour l’instant cette transparence, invoquant la complexité technique et le risque de dérive des coûts. Les syndicats annoncent qu’ils feront de cette revendication le cÅ“ur des prochaines négociations.
Santé, sécurité et désactivations : des discussions parallèles qui traînent
L’accord de juillet 2025 n’aborde pas les questions de santé et de sécurité. Pourtant, les livreurs travaillent par tous les temps, y compris lors de canicules ou de tempêtes. Certaines plateformes ont suspendu les commandes aux heures les plus chaudes pendant les vigilances rouges, mais aucune règle collective n’encadre ces pratiques. Les syndicats demandent également un encadrement des désactivations de comptes, procédure par laquelle une plateforme peut exclure un livreur sans préavis ni recours effectif. Des discussions parallèles se poursuivent sur ces sujets, mais sans calendrier précis ni engagement ferme des plateformes.
Après le 1er septembre : la dynamique syndicale continue
L’entrée en vigueur de l’accord le 1er septembre 2025 ne marque pas la fin de la mobilisation. Union-Indépendants et la FNAE préparent déjà les prochaines échéances. La transposition de la directive européenne d’ici décembre 2025 pourrait redistribuer les cartes en imposant la requalification de milliers de livreurs en salariés. Les syndicats surveillent également l’évolution du modèle économique des plateformes : Uber Eats et Deliveroo pourront-ils maintenir leur rentabilité tout en finançant ces hausses salariales ? Melvina Sarfati El Grably, directrice générale France de Deliveroo, affirme que « cet engagement historique sur les revenus est la preuve que le dialogue social dans le secteur des plateformes fonctionne ». Les syndicats, eux, préfèrent parler de rapport de force. Le contexte politique et social, marqué par des débats sur l’avenir des retraites en France et les dispositifs d’aide comme le leasing social, renforce l’attention portée aux conditions de travail des indépendants.