Pour Martine, infirmière hospitalière, pour Jean, professeur des écoles, pour Sarah, agent administratif : 2027 sera une troisième année consécutive sans augmentation générale du point d’indice. Ce 8 juillet 2026, le ministre des Comptes publics David Amiel l’a confirmé à Bercy face aux huit organisations syndicales représentatives. Trois ans de gel, c’est aussi une prime exceptionnelle supprimée et des grilles indiciaires tassées. Comment les 2,6 millions de fonctionnaires français vivent-ils cette stagnation qui érode leur pouvoir d’achat et menace la cohésion interne de la fonction publique ?
Le quotidien des 2,6 millions de fonctionnaires : trois ans sans augmentation générale
Depuis 2024, le point d’indice reste figé. Ce mécanisme, qui détermine la rémunération de base de chaque agent public, n’a connu aucune revalorisation générale. Lors de la réunion à Bercy ce mardi, David Amiel a maintenu cette ligne austéritaire pour 2027, justifiant la décision par un contexte budgétaire dégradé nécessitant 9 milliards d’euros d’économies supplémentaires. La croissance française, révisée à la baisse à 0,7% contre 0,9% attendu, ne permet aucune marge de manÅ“uvre selon le gouvernement.
Les huit syndicats représentatifs (CGT, FO, CFDT, UNSA, FSU, Solidaires, CFE-CGC, FA-FP) ont quitté prématurément la réunion. Leur message : « La coupe est quasi pleine », selon les organisations syndicales citées par Le Figaro. Une journée d’action nationale est programmée le 29 septembre, avec menace de grève d’ampleur si aucune mesure concrète n’est annoncée d’ici là .
Au-delà du chiffre : suppression de prime et tassement des grilles indiciaires
Le gel du point d’indice ne constitue qu’une partie du problème. Les agents publics subissent également la suppression de la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat, versée auparavant pour compenser partiellement l’inflation. Parallèlement, les grilles indiciaires connaissent un tassement progressif : les écarts entre les différents échelons se réduisent, limitant les perspectives d’évolution salariale même en cas d’avancement. Pour un agent de catégorie B avec quinze ans d’ancienneté, le manque à gagner cumulé sur trois ans dépasse 2 000 euros nets.
L’inflation n’a pas gelé, elle : l’érosion silencieuse du pouvoir d’achat
Pendant que les salaires stagnent, les prix flambent. Les conséquences géopolitiques de la guerre au Moyen-Orient ont aggravé l’inflation sur les carburants, l’alimentation et l’énergie. Entre 2024 et 2026, l’inflation cumulée dépasse 8%. Un agent public gagnant 2 500 euros nets en 2024 subit une perte de pouvoir d’achat réelle d’environ 200 euros mensuels en 2027, sans aucune compensation. Les familles monoparentales et les agents en début de carrière sont particulièrement touchés, certains se retrouvant sous le seuil de pauvreté malgré un emploi stable.
La fracture interne : promotions individuelles vs gel collectif
Face aux revendications syndicales, le gouvernement propose une stratégie alternative : privilégier les évolutions de carrière et les promotions plutôt qu’une revalorisation générale. David Amiel juge le système de rémunération des fonctionnaires « devenu obsolète », selon le Journal du Net. Une meilleure prise en compte de l’expérience professionnelle à l’entrée dans la fonction publique devrait bénéficier à environ 30 000 agents par an.
30 000 agents par an bénéficiaires : mais les autres ?
Sur 2,6 millions de fonctionnaires, seuls 30 000 profiteront annuellement de ce dispositif, soit 1,15% des effectifs. Pour les 98,85% restants, aucune perspective d’amélioration salariale n’est envisagée. Un enseignant de cinquante ans en milieu de carrière, une infirmière hospitalière expérimentée ou un agent administratif territorial ne bénéficieront d’aucune revalorisation, quelle que soit leur ancienneté ou leur engagement professionnel. Cette politique crée une inégalité de traitement générationnelle et catégorielle au sein même de la fonction publique.
Risque de démotivation et de sentiment d’iniquité au sein de la fonction publique
Les promotions individuelles, lorsqu’elles existent, génèrent frustrations et jalousies. Comment justifier qu’un agent bénéficie d’une promotion tandis que son collègue, aux compétences équivalentes, stagne ? Les critères de sélection, souvent opaques, alimentent un sentiment d’arbitraire. Les syndicats dénoncent une stratégie de division : récompenser quelques-uns pour faire accepter le gel à la majorité. À terme, la cohésion des équipes, essentielle au bon fonctionnement des services publics, risque de se fissurer. Certains agents envisagent déjà de quitter le secteur public pour le privé, où les salaires progressent davantage.
L’attractivité du secteur public en question
La fonction publique peine déjà à recruter dans plusieurs secteurs stratégiques : enseignement, santé, sécurité. Le gel prolongé du point d’indice aggrave cette tendance. Selon les dernières données disponibles, le nombre de candidats aux concours de la fonction publique d’État a baissé de 12% entre 2023 et 2025. Les postes non pourvus se multiplient, notamment dans les zones rurales et les quartiers prioritaires.
Pourquoi les jeunes diplômés désertent la fonction publique
Pour un jeune diplômé, le secteur public offre désormais un salaire d’entrée inférieur de 20 à 30% à celui du privé, sans perspective d’évolution rapide. Un ingénieur informatique débutant gagne 2 200 euros nets dans la fonction publique contre 3 000 euros dans une entreprise privée. Face à l’inflation et au coût du logement, ce différentiel devient rédhibitoire. Les missions de service public, autrefois attractives, ne suffisent plus à compenser l’écart salarial croissant. Les jeunes diplômés privilégient désormais les entreprises privées engagées en responsabilité sociale, où l’impact sociétal peut être conjugué avec une rémunération décente.
Les services publics en danger : quelle qualité de service avec des agents démotivés ?
Les usagers commencent à subir les conséquences de cette crise d’attractivité. Les délais d’attente s’allongent dans les hôpitaux, les classes surchargées se multiplient, les guichets ferment faute de personnel. Un agent démotivé, dont le pouvoir d’achat se dégrade année après année, ne peut maintenir indéfiniment le même niveau d’engagement. Les arrêts maladie augmentent, traduisant un épuisement professionnel croissant. La qualité du service public, pilier du modèle social français, se dégrade progressivement. Comme l’explique un journaliste engagé, les enjeux sociétaux dépassent souvent les considérations purement budgétaires.
Le groupe de travail Smic : une vraie protection ou un cache-misère ?
Le gouvernement s’engage à ouvrir un groupe de travail en septembre sur le dispositif d’indemnité différentielle, garantissant qu’aucun agent public ne perçoive moins que le Smic. Selon Sud Radio, les syndicats restent sceptiques face à cette annonce. Pour FO, « on devrait se joindre au mouvement, il y a assez peu de doute », selon une source proche du syndicat. Aligner les plus bas salaires sur le Smic constitue une obligation légale, pas une avancée sociale. Surtout, ce mécanisme ne concerne qu’une minorité d’agents en début de carrière. Pour la majorité, aucune protection n’est prévue contre l’érosion continue du pouvoir d’achat.
Le coût d’une revalorisation de 1% du point d’indice s’élève à 2,4 milliards d’euros annuels selon le cabinet du ministre. Un montant considérable, certes, mais représentant moins de 0,3% des dépenses publiques totales. La question n’est donc pas uniquement budgétaire : elle interroge les priorités politiques du gouvernement et sa vision du rôle de la fonction publique dans la société française. Le 29 septembre prochain dira si les agents publics acceptent encore ce sacrifice collectif ou s’ils basculent dans une mobilisation d’ampleur inédite.
