Lutte contre le tabac : s’inspirer du modèle allemand

  • Publié le: mercredi 20 avril 2016

En se prononçant en faveur du paquet à 10 euros, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, n’a fait qu’observer la politique anti-tabac répressive pratiquée depuis toujours en France. Il existe cependant une multitude d’exemples de politiques préventives bien plus efficaces pour faire diminuer le nombre de fumeurs.

Le pourcentage de jeunes fumeurs en Allemagne dégringole. D’après une étude du Bureau interfédéral pour la santé et l’éducation (BZgA), 7,8 % des 10-17 ans fumeraient actuellement, contre 28 % en 2001 ; plus encourageant encore, seuls 26 % de la population âgée de 18 à 25 ans – la catégorie la plus concernée par la cigarette et l’addiction durable – consomment encore du tabac. Autre tendance, haussière cette fois-ci : le nombre de personnes n’ayant jamais essayé la cigarette augmente. Chez les 10-17 ans, âge où l’exposition au tabac est prédominante, ce chiffre a pratiquement doublé, avec 79 % des interrogés affirmant ne jamais avoir fumé, contre 40 % en 2001.

Prévention et accompagnement des fumeurs

« En Allemagne, la cigarette n’a plus sa place dans la vie de la jeunesse » se félicite la commissaire aux affaires narcotiques du gouvernement fédéral, Marlene Mortler. Il s’agit, pour cette dernière, d’un signal fort soulignant la réussite de la politique de prévention et d’éducation mise en place par son pays, afin de combattre le tabagisme et ses conséquences tragiques en matière de santé publique. Des progrès similaires ont été observés en matière de consommation d’alcool. Toujours selon le BZgA, le nombre de jeunes âgés de 10 à 17 ans buvant régulièrement a chuté en 2015 pour atteindre 10 %, contre 18,6 % en 2001. Les 18-25 ans suivent la même  trajectoire avec 33 % de consommateurs réguliers, contre 40,5 % au début du millénaire. Là encore, l’Allemagne doit cette baisse à la mise en place d’une politique préventive – encadrement des publicités, des lieux de consommation, lutte contre la normalisation de ces pratiques. Il s’agissait de faire comprendre à la – jeune – population que ces pratiques, entre alcoolisme et tabagisme, s’accompagnent de conséquences sérieuses pour la santé.

Aujourd’hui, les experts du monde de la santé – mais pas que – s’accordent à dire que la prévention vaut mieux que la répression. Des résultats similaires au cas allemand ont ainsi été observés dans des pays ayant fait le choix d’écarter la répression au profit d’un accompagnement des consommateurs et d’une sensibilisation des jeunes. Aux Etats-Unis, par exemple, les dernières statistiques publiées par le Centre national des statistiques de santé (NCHS) sont très encourageantes. De 24,7 % en 1997, le pourcentage de fumeurs est tombé à 15,2 % de la population lors du premier trimestre de 2015 ; pour rappel, plus de quatre Américains sur dix (42 %) fumaient en 1965. La politique américaine est basée sur la prévention auprès des populations susceptibles de commencer à fumer, et sur un meilleur accompagnement des fumeurs désireux d’arrêter (échange de conseils, suivi, groupes de soutien, etc.).

Effet boomerang des mesures répressives

A l’inverse, si les politiques dites « répressives » sont fustigées par les experts, c’est qu’elles délivrent des résultats bien moins probants. En Australie – pays connu pour être le plus répressif à ce jour avec des paquets à 14,5 euros en moyenne, et le seul à avoir imposé le paquet neutre depuis 2012 – les chiffres sont repartis à la hausse. Le ministère australien de la santé a même publié une étude peu encourageante : l’augmentation de la consommation de tabac chez les 12-17 ans a continué d’augmenter depuis l’entrée en vigueur du paquet neutre, passant de 2,5 points en 2010 à 3,4 en 2013. Il apparait que les politiques de santé publique répressives, qui stigmatisent les consommateurs, aient un effet contreproductif. Et c’est bien cette approche qui leur a valu ce qualificatif peu flatteur : on ne perçoit pas le consommateur comme un malade qu’il faudrait aider, mais comme un récalcitrant qu’il faudrait punir.

Une étude du département d’addictologie de l’université de l’Illinois, aux Etats-Unis, est récemment venue plaider la cause de ceux qui prônent la prévention plutôt que la répression. « Nous avons tout d’abord remarqué que les personnes (fumeuses ou non) n’aimaient pas les visuels choquants, explique Nicole LaVoie, principale auteure de ces travaux. Confrontés à ces images, les volontaires avaient l’impression d’être privés de leur liberté de choix, d’être manipulés par les autorités (…) Cette impression négative peut paradoxalement provoquer un effet boomerang. » Cela est d’autant plus vrai que ces augmentations sont créées par l’addition de nouvelles taxes, ce qui rend les mesures très impopulaires. Une autre étude, de l’Institut économique de Montréal cette fois-ci, publiée en 2014, affirme quant à elle que « l’évolution historique des recettes de la taxe sur le tabac pour le gouvernement du Québec montre qu’au-delà de 15 dollars de taxes par cartouche, il se produit généralement un décrochage. » Lorsque le tabac devient trop coûteux, les consommateurs se tournent vers d’autres sources d’approvisionnements, illicites la plupart du temps.

Et ce qui est vrai au Canada l’est d’autant plus en Europe, où la libre circulation des marchandises et la disparité des prix des paquets de cigarettes ont déjà largement pénalisé les pays où les taxes sont les plus élevées. En 1990, le paquet de cigarettes le plus vendu en France coûtait 1,50 euros, contre 7 aujourd’hui ; taxé à 80,3 %, le prix du tabac a été quasiment multiplié par cinq en 25 ans, tandis que le nombre d’unités vendues a diminué de moitié sur la même période (95,8 contre 45,5 milliards). Un chiffre qui ne tient pas compte du marché parallèle, alimenté notamment par la contrebande et par les ventes transfrontalières du fait des disparités légales et fiscales entre les pays de l’Union européenne (UE) – dans certains bureaux de tabac belges, par exemple, 98 % des clients seraient français. Un quart des cigarettes consommées en France est ainsi acheté en dehors du réseau légal des buralistes. C’est à l’aune de ces chiffres complets, qui traduisent tout sauf une diminution du tabagisme en France, que l’on peut juger de l’inefficacité des politiques anti-tabac. Peut-être serait-il temps d’apprendre de nos voisins.

 

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